Dimanche 6 décembre 2009
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« Le destin mêle les cartes et nous jouons »
Arthur Schopenhauer
Ile artificielle, Nelson Mandela, large de l’Angleterre…
31 décembre 2031. Un hiver banal, semblable à des milliers de ses prédécesseurs. L’air vif transfigurait en univers technicolor les différents emplacements aménagés pour la transition, des nuées de
techniciens parcouraient le tarmac, des véhicules de toute nature filaient sur le béton. Dans le Noyau, les Omniscients basculaient dans la fébrilité à mesure que le Transfert s’annonçait. Presque
00 H 00, un cycle de plus qui se terminait. Dans quelques instants, ce serait l’immobilisation totale, les machines, les hommes, le vent même – dans quelques instants ce serait le Transfert.
Assis dans l’appareil, Wenten Possum Tjapaltjarri parcourait du bout des yeux une série d’écrans de contrôle, ajustant les derniers paramètres à la projection
en cours. Quand il eût terminé, il leva les yeux vers le chronomètre. C’était presque le moment. Il se harnacha avec un soupir, et s’installa confortablement tout en ayant une pensée pour son père
qui l’attendait, là-bas… A la frontière de la Tasmanie. Puis il se concentra, plaça ses membres inférieurs et supérieurs dans les alvéoles du siège et ferma les yeux… Les chiffres de l’heure
inéluctable s’inscrivaient en hologramme sur la verrière…
00 H 00… Transfert…
Le monde avait changé depuis la première décennie du 21ème siècle et l’exploitation de la planète Mars par la Chine. L’empire Céleste avait déconcerté le reste de la planète, en lançant la première
ses vaisseaux vers la planète rouge…
La technologie du Transfert avait révolutionné les voyages dans l’espace… La translation n’était plus du domaine de la physique, mais ce n’était pas le moment d’une explication, peu nécessaire,
d’ailleurs… L’innovation la plus marquante de la Nouvelle République Populaire de Chine avait été d’associer à son essor spatial la plupart des pays neufs… Ces nations que l’on qualifiait de
sous-développé au siècle précédent…
Le choix du docteur Wenten Possum Tjapaltjarri n’était pas d’ailleurs totalement gratuit, outre ces fonctions de Crypto Zoologue, il était le plus apte à résoudre le fait qui troublait la plupart
des gouvernements…
Le Transfert nécessitait un relais sur la lune… Un calcul précis des données étant recommandé… L’astre de la nuit avait été la première phase d’une conquête
qui semblait se révéler exponentielle. La lune cachait une partie importante de sa surface aux observateurs terrestres. Ceci était dû au fait que le mouvement de rotation qui l’animait se
produisait dans le même sens, et le même temps que son mouvement de révolution autour de la terre, cette synchronisation des périodes de rotation et de révolution n’était pas le fruit du hasard,
mais résultait en fait de l’action des forces des marées depuis la création du système Terre Lune.
Il avait fallu attendre les années soixante du siècle précédent pour que la partie cachée soit enfin révélée sur des clichés, grâce aux sondes soviétiques Luna et américaines Luna Orbiter… Sur
cette face, les cratères y étaient extrêmement abondants et atteignaient une taille extravagante…
Le radio télescope de Nobeyama au Japon avait décelé une anomalie majeure dont l’origine se trouvait à peu près au centre du cratère de Korolev, une modulation flûtée émanait du nord est du
cratère, et s’étendait sur l’ensemble des 440 km qui constituait le diamètre de cette zone mal connue. La destination de la modulation avait été clairement définie à la surface de la terre :
coordonnées, 25° 21’ S 131° 05’E, Uluru… Autrement dit Ayers Rock, un immense rocher au centre de l’Australie dans le Territoire du Nord. Situé près de la petite ville de Yulara, à 400 km d’Alice
Springs. Deuxième plus grand monolithe du monde, avec ses 348 mètres, il était composé de grès incrusté de minéraux comme le feldspath et de particules de fer
oxydées, sa couleur rouille à l’aube ou au crépuscule était hallucinante. C’était un rocher sacré pour les Aborigènes d’Australie, lieu de sources, mares, cavernes et peintures rupestres. Point
central de la spiritualité Anangus, royaume du serpent arc-en-ciel Yurlungur… Lui qui dormait dans l’un des bassins du sommet…
Le docteur Wenten Possum Tjapaltjarri crypto zoologue, spécialiste du Transfert possédait donc également une énorme qualité : il était le premier voyageur de l’espace d’origine aborigène… Pouvoir
lui était donc accordé pour donner une explication plausible au chant du cratère…
01 janvier 2032 – Cratère de Korolev –Face cachée de la lune…
La sensation était nouvelle… La solitude… Il y avait des mois qu’il n’avait pas repensé à la solitude où il avait trouvé des centaines de questions bien souvent sans réponses… Il avala lentement sa
salive et releva que son organisme réagissait favorablement, qu’il continuait d’évoluer rapidement dans le cratère, le petit véhicule à coussins d’air manipulé avec précaution, tandis que le
projecteur blanc jalonnait son périple.
Il scruta l’horizon proche, enfin, ce qui ressemblait à un horizon et fut pris d’un trouble obscur. Parfait, parfait, se força-t-il à penser, il se peut que je sois stressé. Trop de tension
nerveuse. Le mental était une mécanique fragile, n’est-ce pas ? Il pouvait s’enrayer au moment où l’on s’y attendait le moins…
D’un mouvement souple, il déploya l’antenne du détecteur. Si je perds le signal, se rassura-t-il, je n’ai qu’à naviguer à vue, je ne dois plus être très loin,
la modulation est de plus en plus forte… Je me dépêche de prospecter, sereinement, j’appelle la base Mandela et… Le regard de Wenten se figea sur l’avant, à dix heures par rapport à sa
position.
Un grognement presque indiscernable monta dans son casque. Je ne vois pas cela… Non… Je ne vois pas cela…
Sur le bord intérieur du cratère, à quelques mètres d’un amas rocheux, une structure complexe et organisée se détachait du fond ocre pâle, Wenten se souvenait de ses notes, le contenu de ce cratère
avait été photographié par Lunar Orbiter le 24 novembre 1966. La forme était largue comme la moitié d’un terrain de football . Si ce n’était pas une illusion d’optique, comment expliquer
l’existence d’une sorte de cylindre planté, distinctement dans la paroi du cratère et incliné vers le ciel ? Il n’existait aucun arbre sur la lune, encore moins de végétaux géants… Quel phénomène
naturel avait pu faire surgir cette structure d’un sol inerte et relativement récent fait de matériaux non consolidés mais solides ?
L’extrémité du cylindre et l’extrémité de l’ombre correspondaient à l’alignement des rayons solaires. L’entré haute de l’artefact était bien éclairée, alors que vu sa position il devrait être dans
la pénombre du cratère, le côté non exposé au soleil était enténébré. Sur la partie médiane de l’objet on distinguait une zone de couleur différente… Un ancien astronaute, probablement Stuart Rosa
avait déjà vu un phénomène lumineux à la surface de la lune, mais là… La modulation était très puissante, énorme, à la limite du supportable…
Alors que Wenten se trouvait à quelques mètres de l’orifice d’entrée du cylindre, l’onde sonore se fit de plus en plus basse… En un decrescendo lancinant et infiniment lent…
Et puis, d’un coup, le silence se fit…
01 janvier 2032 – Cratère de Korolev – Entrée de l’artefact…
Wenten Possum Tjapaltjarri comprit à cet instant qu’il était devenu fou… Il se trouvait
devant l’entrée d’un tunnel… Plus exactement, le seuil d’un passage… Enorme… gigantesque, l’orifice d’une galerie large de plusieurs centaines de mètres… Un tunnel qui s’ouvrait sur… Une galaxie…
Enfin ce qui ressemblait à un autre espace…
C’est à cet instant que la voix ou l’écho d’un langage résonna en lui…
Etait-ce une langue, des paroles, où l’émotion pure d’un d’une pensée douce, tempérée, infiniment sage et calme ?
- Tu es venu… Wenten Possum…
Le propos ne réclamait aucune réponse… À quoi ? À qui ?
- Je peux déjà te dire que Grand-père Kngwarreye va bien ! Il est à la pêche…
L’évocation de son père acheva de le déconcerter… Tout ce voyage pour s’entendre donner des nouvelles de sa famille… C’était complètement dingue… Il lui vint à l’esprit les seules questions
possibles et raisonnables qui pouvaient s’imposer en pareil cas.
- Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ? Que voulez-vous ?
- De toutes les créations, l’homme de la terre, enfin ce que vous nommez la Terre est le plus curieux… Nous sommes… Nous avons toujours été… Et nous serons toujours… Ne te torture pas à envisager
ce qui ne peut être mis en équations… Dis-toi simplement que tu as été choisi… Parce que ton peuple est le plus proche de la vérité, enfin de ce vous nommez la
vérité… Tu es Aborigène avant d’être scientifique… La spiritualité Aborigène reconnaît la puissance et le caractère secret du monde naturel. Les Aborigènes considèrent que tout ce qui est dans la
nature a un esprit, y compris le feu, les rochers et les arbres. Pour vous, le monde à l’origine était gris et uniforme, un peu comme ici. Des créatures émergèrent alors d’un monde souterrain ou
céleste puis, en se déplaçant vers la terre, créèrent les montagnes, les vallées, les rivières et toutes les créatures vivantes, ce fut la période du temps du Rêve, où vous peuple Aborigène vous
naquîtes. Ce travail accompli, les Ancêtres de la création se retirèrent, mais ils veillent toujours comme forces pouvant intervenir dans la vie des êtres et influencer les éléments…
Wenten réfléchit, la structure était trop formidable pour être d’origine humaine, et il s’effraya de la puissance que dégageait le cylindre, de l’autre côté, des étoiles inconnues brillaient et des
constellations définissaient des lois différentes de l’espace naturelle, c’était autre chose…
- Qu’attendez-vous de moi ?
- Que tu deviennes un élève attentif… Depuis quelques décennies votre technologie vous fait toucher du doigt des domaines inconnus… Bientôt, vous atteindrez la puissance de ce que vous nommez des
dieux, ce n’est pas sans risques… Il vous faut apprendre, et tu sembles le plus qualifié pour cette mission… Accepterais-tu de nous rejoindre ? Pour un temps… Il ne dépend que de toi…
Wenten considéra la formidable porte, bizarrement une grande quiétude l’avait envahie, ses origines ethniques et sa formation de scientifique lui dictaient sa
conduite, et le ton bienveillant du message le rassurait, une minute, il eut la pensée de cet homme qui, il y avait des décennies, le 21 Juillet 1969 à 2 h 56 min 15 s UTC avait été confronté lui
aussi à un choix ultime… C'est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l'humanité…
Une nouvelle aventure allait débuter pour l’humanité, Wenten Possum Tjapaltjarri inspira un grand coup et en faisant un nouveau pas en avant dit plus prosaïquement :
- Allons-y…
La modulation se fit de plus en plus ample, dépassant les limites de l’univers connu…
Le signal retourna enfin vers la terre, étrange vibration, longue, prenante, irrémédiable…
01 janvier – Parc d’Uluru-Kata Tjuta – Monolithe d’Uluru – Centre de l’Australie…
Grand-père Kngwarreye était au pied du rocher sacré, son ascension était vivement déconseillé à ceux qui souhaitaient respectaient les croyances… Il n’avait nulle crainte pour Wenten, il savait que
là où il se trouvait il était en sécurité… La modulation vibrait dans l’air ambiant, au sommet flamboyant d’un rouge somptueux, le bassin où dormait Yurlungur, le serpent arc-en-ciel irradiait
d’une lueur irréelle. Sur la face cachée de la lune, une porte venait de se refermer, elle se rouvrirait dans 18 années terrestres, dans le ciel l’astre de la nuit semblait multiple. Les
scientifiques blancs définiraient la méprise et la considérerait comme possible. Le phénomène de parhélie peut aussi faire apparaître plusieurs lunes, particulièrement lorsqu’elle se trouve près de
l’horizon, ce phénomène n’avait toujours pas reçu d’explication définitive… Mais rien dans cet univers n’était définitif et grand-père Kngwarreye le savait très bien, il convenait pour l’instant
aux hommes de cette planète d’ignorer ce qui se passait sur la face cachée de la Lune… Grand-père Kngwarreye soufflait doucement dans son didjeridoo à l’unisson avec l’étrange
modulation…
Par Nomade polygraphe
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Samedi 5 décembre 2009
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18:43
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Il y a des années, comme ça où rien ne fonctionne. Le mariage, c’est comme une course en montagne. On charge précautionneusement son sac en avance, vers l’itinéraire qui profile ses méandres sur la
carte d’état-major, et on ressent une allégresse. Parfois, à la première paroi, on touche l’indicible, la plupart du temps un orage, une galère ou un rhume. Mais, le plus souvent, le panorama
s’estompe malgré nos efforts, après une parole malheureuse, une érosion lancinante. Quant aux autres, les optimistes, les bienheureux de l’habitude, ceux qui ont des conseils en bandoulière, des
airs entendus, ils dévissent à la première difficulté et dégringolent, en un triste ballet, avec une expression étonnée.
Luc, soucieux, les plans sous le bras, s’en allait à grandes enjambées sur les hauteurs vertigineuses du chantier. Pas le moindre délai. Peut-être était-il fini ? Et puis le terrain ne vaut pas
celui de Tignes, c’est entendu. Quand les experts discutent, ils sont terriblement affirmatifs. Au contraire, dans leurs silences, ils entretiennent un doute insaisissable. Ils se laissent observer
plus facilement. Et même, grâce aux petits verres du soir, il y a des moments où on les devine terriblement. Luc s’assit sur une pierre pour fumer une cigarette dont il n’avait même pas envie. Il
hésitait, par un ultime scrupule. Et puis ! Il était net, avec son rapport d’expertise et sa fierté d’honnête homme. Bien carré, académique, conciliant. Trente-deux ans. Un visage de mercenaire,
sous les cheveux en brosse. Il aurait déjà dû faire couler le radier, un jour, deux jours de pénalités ?
- Gressier ?
La voix le tira de sa réflexion. Il n’avait pas entendu. La Jeep était garée en contrebas, comme un chancre sur une peau lisse, rouillée, crasseuse, et l’homme nerveux qui la conduisait n’était pas
moins exténué.
- Embarquez, voulez-vous, dit-il.
Luc sauta dans la guimbarde.
- Le radier ?... Il n’est pas coulé ?
- Tout à l’heure, le ciment n’était pas livré.
Déjà la Jeep s’ébranlait, poussive et bruyante. Luc se tenait coi. Du regard, il parcourait le panorama, la voûte, les parois de l’armature pleine de fers enchevêtrés, la longue vallée bleutée qui
entaillait la montagne comme une brèche implacable, repoussant sur l’adret et l’ubac, en efforts soutenus par les saisons, les roches, les arbres, l’ancien lit du torrent, le site immuable d’un
univers surhumain.
- Vous ne semblez pas être dans votre assiette ? Reprit le conducteur.
Lus le regarda du coin de l’œil. Il portait une grosse chemise de lainage qui le désavantageait et un épais pantalon de toile comme on en voit aux militaires en opération. Il était âgé, de cet âge
incertain plein de désillusions, qui exprime toute la fatigue du monde.
- J’ai quelques problèmes familiaux, répondit Luc. Je suis trop souvent absent de chez moi.
- Bon, allons au bureau, nous discuterons de tout cela.
Luc eut très froid, brusquement, dans le cœur et au creux du ventre. On tergiversait.
On voulait éludait pour cette fois encore, une série de problèmes préoccupants, mais d’une façon habile, adroite, comme on passe son tour au poker. Et maintenant, dans cette vallée farouche. Un
mois, deux mois ? Un chantier bâclé, précipité, comme un mauvais scénario de film, et le vent fraîchissait, sur ses jours fades, insipides, qui sentaient le vieux grenier moisi.
- Vous connaissez l’ingénieur, Monsieur Coyne ? L’ingénieur en chef.
- J’ai travaillé avec lui à Tignes, c’est un homme très compétent.
- Compétent et lucide, vous savez ce qu’il vient de déclarer à la presse, « De tous les ouvrages construits de main d’homme, les barrages sont les plus meurtriers ». Culotté non ? Le gouvernement
n’a pas apprécié…
- C’est un honnête homme, alors, souvent ça dérange…
- Ouais, surtout que l’Etat est à cran, après le désastre de Dien Bien Phu…
- Je sais, mon cousin y est resté…
- Votre femme est ici ?
- Non, elle a un poste de professeur d’Anglais à Bordeaux, elle est du genre sédentaire… Ce n’est pas le beau temps en ce moment… En fait, il pleut depuis bien longtemps…
- Une femme absente, c’est presque une femme envolée, Pas vrai, je n’ai pas ce genre de problème, je suis du genre célibataire endurci… Afrique… Mexique… Pas d’attaches… Ce n’est pas bon dans nos
métiers, mon gars…
La voiture vira sur une piste caillouteuse, qui partait à l’assaut d’un plateau, parmi les arbustes du maquis et s’arrêta devant une baraque en tôles. Sous le plateau, la vallée du Reyran brillait
d’un éclat pur, le torrent à cette période n’était pas encore en crue, la carcasse du barrage obstruait le paysage d’un écran gris… il serait bientôt terminé… On racontait que jadis, ici même, un
bandit de grand chemin détroussait les diligences… Malpasset de sinistre mémoire…
02 décembre 1959 – 18h 57
Les pluies torrentielles déchiraient le ciel du sud. Fréjus semblait se noyer dans la brume. Luc Gressier se mit à remâcher d’inutiles représailles… Ses vacances avaient été catastrophiques,
Geneviève était devenue une étrangère, inventant mille prétextes pour s’absenter de l’appartement… Il avait erré dans Bordeaux, solitaire et désoeuvré, pour finir par revenir ici deux jours avant
la date prévue…
La gardienne de l’immeuble s’était fait une joie de le renseigner, avec une jubilation proche de l’extase…
- Et bien Monsieur Gressier, vous voilà de retour… Madame Gressier n’est pas avec vous… Il faut dire qu’elle a beaucoup de travail Madame Gressier avec votre métier…Vous n’êtes pas souvent là… Ce
n’est pas facile, heureusement qu’elle a l’aide de son cousin, un bien gentil garçon, ce Mathieu… En plus, elle avait la chance qu’il exerce la même profession qu’elle… C’était rassurant de compter
sur la famille… Etc… Etc…
La pipelette s’était fait une joie d’allonger son laïus… Ses yeux brillaient littéralement…
Luc avait appris que l’ingénieur André Coyne n’était pas dans une forme exceptionnelle, c’était un homme qui avait énormément donné… Dans la rue, les gens couraient se réfugier sous l’abri
illusoire des porches d’immeubles… Des trombes d’eau noyaient les routes et les champs en un spectacle de fin du monde…
Ce n’était pas un soir à rester seul, Luc sortit de son hôtel à la recherche d’un peu de compagnie… Il pénétra dans la brume opaque et bleue d’un bar-tabac proche de la place… Le Café des Sports
était bondé.
Elle était assise près du billard. D’un côté, une vie de servitude, écrasée par la répétition du devoir, et vouée au mépris. De l’autre, un homme gris, fatigué, et certain de son infortune.
Spontanément, Aude avait tout fait pour éviter le regard du nouvel arrivant. Elle ne croyait plus au coup de foudre, sa vie sentimentale ressemblait à la place, rincée et noyée sous des bourrasques
glacées, ses illusions dérivaient comme les feuilles de platane le long des caniveaux…
Dans ce café de province où sont amarrés les intimités élimées, Aude écoute. Luc assure la conversation, déballe ses rancoeurs. La vie est ainsi ! Surtout lorsque l’on échoue un soir quelconque au
Café des Sports pour entendre les dernières rumeurs de l’endroit. Ils sont tous satisfaits de refaire le monde, redessiner la carte de la planète avec des avis graves d’arbitres du sordide et de
l’éphémère. Aude écoute, c’est ce qu’elle a toujours fait de mieux… Dans le restaurant scolaire où elle s’échine huit heures par jour, personne ne la remarque ni ne sollicite son avis sur la bonne
marche du pays… A un moment, elle réalise que Luc lui pose une question…
- Ce n’est pas très loin cela vous passionnerez, j’en suis certain…
Ah oui, le barrage… Il travaille dans les barrages, ce grand marin triste… Dans son inconscient, elle le nomme ainsi, le grand marin triste… Pourquoi la vie lamine-t-elle les êtres comme des galets
? Avec le temps, ils deviennent ronds, lisses, inertes… Bah ! Pourquoi pas après tout, là ou ailleurs,on en a tant parlé à la radio, autant aller le voir de près…
02 décembre 1959 – 20 h 32
Le barrage a déjà plusieurs années. L’inauguration et la mise en eau partielle ont eu lieu cinq années auparavant. Mais le manque de précipitations des saisons suivantes, et des procès sans fin
avec un particulier de la région pour contestation d’expropriation ont ralenti considérablement la phase de remplissage.
Lus fait de grands gestes, Luc explique, en racontant, il semble revivre, il s’éloigne de Bordeaux, de Geneviève et de toutes ces années d’incertitudes… Il ne retournera pas à Bordeaux… Il est
temps de tourner la page… Aude écoute, comme d’habitude, il est attachant ce marin triste… Bizarre, original avec ses explications techniques sans fin, mais attachant…
A plus de 2 kilomètres de l’ouvrage, le spectacle reste impressionnant… les hommes défient sans cesse et contournent les fantaisies de la nature. Depuis le début de l’année, la Côte d’Azur reçoit
des pluies diluviennes, il serait judicieux de faire un lâcher d’eau… La pluie tombe sans discontinuer… Le chantier de la nouvelle autoroute en aval est impraticable, les autorités craignent que
les piles du pont nouvellement coulées ne tiennent pas…
Luc se souvient des expertises, il sait que le barrage et très peu épais, en fait c’est le barrage le plus mince en Europe, c’est un choix technologique… Cela ne pose pas de problème particulier,
l’essentiel est que l’ouvrage puisse s’appuyer solidement sur le rocher…
Le rocher, quoique de qualité médiocre, est solide… Mais Luc revoit la série de failles sous le côté gauche du barrage, à cet endroit la voûte ne repose pas sur une assise homogène… Luc se
rappelait avoir fait le parallèle entre l’ouvrage d’art et sa vie sentimentale… Comme le barrage, son couple avait été miné par des failles, des non dits, des doutes sans fins… En un instant, Luc
comprend… Saisissant la main de Aude, il s’éloigne à grand pas vers la Peugeot de l’hôtel… Autour d’eux les éléments se déchaînent de plus belle… Il se retourne, et là, il comprend, oui, il
découvre son avenir…
La voûte du barrage de Malpasset fait entendre un sinistre craquement, sourd, rauque, énorme… Une vague de 40 mètres de haut se rue dans la vallée du Reyran à la vitesse de 70 km/h écrasant tout
sur son passage…Dans 20 minutes, elle atteindra Fréjus et se jettera dans la mer…
21 h 13…
Geneviève corrige des copies, assises sous la lampe de banque verte… Il pleut sur Bordeaux, la journée a été maussade, Mathieu ne viendra pas ce soir… Il est à une réunion politique, les remous de
la République arrivent jusqu’ici… Absorbée dans son travail, elle ne remarque pas le bruit d’impact, ni la vitre du salon qui s’étoile brusquement … Un craquement sec… Distraite une seconde, elle
écoute… Hausse les épaules, et replonge le nez dans ses cahiers… Le réveil de cuivre indique :
21 h 13…
Par Nomade polygraphe
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Samedi 5 décembre 2009
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Le long des quais et le long des bassins, ils retiennent la houle par leurs ancres, figés…
A l’heure violine de la blessure du jour, étalant leurs coques pansues comme d’indécents prélats, ils exhalent les senteurs sauvagines et embaument de vapeurs océanes la ville stupéfaite.
Mais la lune les fait mystérieux comme des fantasmes – avec leurs ombres bleues, mouvantes et geignardes – Le long des quais et le long des bassins…
Et pendant que la vague s’étire comme une chatte satisfaite, que de promesses terribles et que de chants d’adieu, entre les ombres bleues, mouvantes et geignardes…
La maille des filets des chaluts assoupis entrave les étoiles du nord.
Les cris plaintifs dans le ciel sombre, les oiseaux gris et blancs aux ailes immobiles, sculpture éphémères…
Les clapotis invisibles où se perdent les heures désespérées et, dans le néon des bars, - les récits monotones des voyages accomplis.
Mais, comme ils craquent les vieux rafiots de tôle rapiécée, que de solitude et que de traversées blêmes dans le roulis léger qui donne un air d’ivrogne…
Et comme ils sont éteints les hublots rivetés – Les hublots aveuglés, la cécité d’une vie sans bois et sans collines – Où sur la passerelle luisante, le pas du capitaine martèle le présent…
Souvent, bien entendu, ils intriguent, les vieux rafiots au bord du temps…
Lorsque pour exalter leurs aventures rouillées au strass de pacotille, les touristes émus les dévorent des yeux.
Avec leurs grues d’acier comme des mains levées, ils semblent alors – les vieux rafiots, au bord du temps – des morceaux de bravoure dans l’océan du quotidien.
Le long des quais et le long des bassins, ils retiennent la houle par leurs ancres, figés…
Et quand le matin froid se pointe à l’horizon sur ce décor de cinéma, ils se redressent comme des vaisseaux de guerre ; jusqu’à la période
tapageuse
, où dans l’agitation vaine des hommes, le paysage étrange retombe dans un
anonymat industriel, comme une scène de déjà vu, au journal de vingt heures…
Alors toute la magie s’efface, toutes les odeurs empestent et dérangent…
Seul, un jeune garçon observe, avec dans le regard des envies d’horizons frais et de ciels neufs.
A l’heure mandarine de la montée du jour…
Le long des quais et le long des bassins, ils retiennent la houle par leurs ancres, figés…
Les cargos…
Par Nomade polygraphe
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Samedi 5 décembre 2009
6
05
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Danseurs anéantis
sur les parquets luisants
Génies aux pointes rouges
Sous la voûte des cintres
Voltes d’azur
A l’image du vent…
Nous voyons s’étendre devant nous
Des univers incertains
Les oiseaux de ballet se détruisent
Dans le pinceau des projecteurs
Nous contemplons le sacrifice…
Ecartelées entre deux mondes
Entre merveilles et supplices
Les ballerines sans souvenirs…
Par Nomade polygraphe
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Vendredi 4 décembre 2009
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04
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/2009
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Date : du 17 octobre au 08 décembre
Lieu : VILLENEUVE-D'ASCQ - Grange de la Ferme Dupire
Ca grince, ça fait peur, ça rit. Une conteuse "belge", des histoires cocasses, drôles, tendres, une pointe d'absurde, un
clin d'oeil clownesque... une traversée fantastique.
Bernadette Heinrich nous vient de Bruxelles pour créer son spectacle.
20h30
Ferme Dupire :
Adresse : 80 rue Yves Decugis
Ville : Villeneuve d'ascq
Code postal : 59650
Téléphone : 03 28 80 54 00
Par Nomade polygraphe
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