Lundi 21 juin 2010 1 21 /06 /Juin /2010 08:45

clochard

Simon. 


Quelques piécettes ternies. Des chiffons amassés, empilés, dont le vent venait troubler l'ordonnancement pour les jeter dans la ruelle où ils s'envolaient, vaporeux, légers comme des espoirs abattus par l'existence dans le maelström de la cité.

Encore une pièce, puis une autre. La main anonyme les jetait sans même examiner le quémandeur de l'obole. Le destinataire de cette offrande impersonnelle était emmailloté, inerte et léthargique. Un manteau élimé enveloppait la tête et se perdait dans le caniveau pour en pomper l’eau sale, avide, tel un sac informe qui infligeait à l’infortuné sa silhouette grotesque de pantin noyé. Une autre couverture partait de l’intérieur du vêtement et couvrait les jambes desquelles elle menaçait de s’échapper. Elle s’arrêtait juste au dessus de chaussures informes qui, dépareillées, faisaient eau de toutes parts et traînaient misérablement dans la boue. Il était assis, là, depuis des jours semblait-il pour former comme une excroissance naturelle du trottoir et qui trouvait son aboutissement dans le vacarme assourdissant de ce carrefour citadin.

  La réserve de loques se composait de costumes de théâtre vétustes. Avant de devenir guenilles, chaque vêtement avait eu plusieurs destins : d'abord, des pourpoints chatoyants d'un drame élisabéthain avaient paré les sombres protagonistes d'un funeste complot et laissaient leur empreinte de velours dans la mémoire de très vieux spectateurs. Ensuite, la robe de satin d'une courtisane brasillait humblement, se ternissait et devenait souvenir d'une soirée lointaine. Un brimborion y laissait un ultime regret, qu'une main crevassée fourbissait sans relâche, puis y renonçait un instant, avant de l'enfouir dans le capharnaüm et d'en oublier l'existence.

Lorsque la bise donnait, les tissus indisciplinés prenaient la tangente. Le vieux Simon courait à leur poursuite alors qu'ils tourbillonnaient facétieusement sur les boulevards ; quelquefois, il devait les attacher à l'armature du landau défoncé où ils allaient se blottir, enfin vaincu. Mais il arrivait que des défroques éprises d'aventure s'en aillent batifoler dans des rues avoisinantes encore ignorées et menaçaient de laisser sur les passants des traces de péripéties négligées, perspectives d'aventures trépidantes pour des badauds désabusés. Le vieux Simon hantait le carrefour avec la chatte Salomé infestée de puces. Quant à Bébert, son autre compagnon, il avait les yeux ennuagés par la cataracte venue en catimini. Sa truffe était envahie par les plaies d'où suintaient des humeurs, qui ponctuaient la misère quotidienne dont il était le gardien. Depuis que la vie lui avait volé le bonheur, le vieux Simon, accroché à son landau délabré, divaguait autour du carrefour encombré en égrenant des vers : J’ai vu plus de quatre-vingts ans de douleurs, et chaque heure de joie s'est toujours brisée sur une semaine d'angoisses ! »1

Pour l'amour du théâtre, une petite aumône. Chaque fois qu'on lui passait quelque menue monnaie, un soupçon d'attention, un pâle sourire ou un regard, il remerciait par un morceau de bravoure et donnait pour quelques instants l'illusion de la scène allumée : « Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur »2

C'est lui qui avait contracté, le premier, le mal de la flétrissure du souvenir. Lorsqu'on l'avait mis en institution, Colin en ami fidèle, l'avait escorté et soutenu sans penser à la suite. Je suis à tes côtés, avait-il pour habitude de dire aux nombreuses angoisses, ce n'est rien, cela va s'arranger.

Et Simon avait commencé à s'effacer, tout doucement, touche par touche, s'estompant comme un pastel exposé à une trop forte lumière : la flétrissure du souvenir avait racorni son existence qui, privée du verbe, s'était inexorablement ratatinée. Sur son personnage les feux de la rampe se voilaient et n'y brillaient plus que quelques points lumineux, comme les grains de poussière tourbillonnant dans la pénombre du grenier, sous le faisceau de la lucarne dans les rayons d'un soleil d'après-midi...

Avec le verbe en moins, Simon ne pouvait plus vivre toutes ces vies qu'il proposait au public, et au moyen desquelles il faisait ruisseler les petits faits que les auteurs livraient à la curiosité populaire en échange de quelques applaudissements. D'ailleurs, le vieil acteur ne gardait plus de cette époque que l'écho incertain d'une rumeur de voix et trois coups sourds frappés dans la coulisse. En perdant la mémoire il avait jeté un voile sur la scène, et ne gardait plus de ce mausolée que des fripes chiffonnées qui virevoltaient dans le vent.

1Richard III – Willam Shakespeare.

2Phèdre – Racine,

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Jeudi 17 juin 2010 4 17 /06 /Juin /2010 20:41

 

 

 

DSCN0177Pierre qui roule.

 

            Le goudron qui fait face sur les bas-côtés et s’agrippe inéluctablement aux flancs des fossés annonce que le chemin est terminé.

            Les traces amicales se sont effacées, les pierres se sont figées. Les arpenteurs ont posé sac à terre et leurs membres sont gourds. Du tréfonds caché, l’ancien a extrait sa boussole d’argent, l’outil de sa quête ; il compte, pensif, discerner à l’horizon ce qui reste d’illusions cristallines pour l’étape de demain.

            Au long des heures s’évapore la conscience du repos. Une fois de plus le temps est arrivé de transcrire les sensations sur le papier. Vœu pieux…

            Dans la ville, des hommes dorment qui, jusqu’à ce jour, s’étaient faits sédentaires. On les attache à l’odeur sucrée des arcanes du confort. La dévotion moelleusement prônée par les maîtres à penser du prêt à digérer… Longuement l’on compatit alors sous la toile tendue, effrayé par leur captivité perpétuelle et consentie.

            Aux yeux des compagnes secrètes brillent les promesses superbes, que tous espèrent souvent. Dames bâtisseuses et stationnaires, hommes en mouvement fuyant la vieillesse prochaine.

 

            Pourtant, au matin, murmurant près du ruisseau, on pense déjà au parcours. Sur le chemin, les pierres se mettent en mouvement roulant vers l’horizon.

            Nul ne connaît véritablement la douleur du départ ni pourquoi le marcheur, depuis le premier debout, a la piste en mémoire, malgré les fondatrices, celles qui nous rattachent à l’axe du monde.

            Alors, écoutant Blaise, on allonge le pas, suivant les pierres… Vers la lisière du possible… Quand on aime, il faut partir…

 

 


  ©pascaldufrénoy - Carnet Canailles

 

 

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Mercredi 16 juin 2010 3 16 /06 /Juin /2010 18:00

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Novembre à Anvers.


Les pierres du môle Ouest encombraient le bassin et teintaient la marée. Semblable au sémaphore, la femme au pied d'une grue se tenait attentive dans un costume au dessin suranné.

Le visage était singulier et dans son regard se reflétait l'espoir et l'ocre du jusant. Tant de saisons!

Anvers! Tentez de survivre car voici venir novembre! Trop de genièvre et pas assez de café...

C'est une existence particulière entre deux embarquements, j'ai été repris par la terre de Flandre qui s'étale là en rues rouge brique et vieux troquets assoupis.

Tournez! Tournez! Grues géantes! Organisez le ballet portuaire!

La folle du quai 17 sourit à la vague d'hiver, son oeil cerné, son oeil larmoyant, elle a une ombrelle de taffetas de chez van Eecke - Le Bon Chic Bruxellois -, un foulard de cotonnade, et les cheveux dépeignés.

Le bassin insondable tente sa chance auprès de la vigie dépenaillée, une odeur de mazout dans le vent sur le quai.

« Je t'attendais depuis tant de saisons... » Et le genièvre qui disparaît...

Les pierres du môle Ouest luisaient au point du jour, à l'heure zéro, et empourpraient la marée...

Trop de genièvre et pas assez de café!

 

 

 

 


  ©pascaldufrénoy - Carnet Canailles


 

 

 

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Mercredi 16 juin 2010 3 16 /06 /Juin /2010 09:59

 

Gueule de Bois.

 

Les toits s’entassent et serpentent à écorcher les lambeaux du ciel indécis. Ils sont cernés de suie grasse et de mousses maculées qui font regretter l’élégance d’antan, l’esthétique fraîcheur qui  doit subsister dans nos souvenirs : une pompe fastueuse… C’est ce qu’un ciel de Paris peut montrer de plus avantageux, c’est tout  ce que l’on est en droit d’attendre.

La rue, elle aussi, poisseuse, imprécise, luisante de pluie, chavire sans intention précise ni harmonie là où elle pourrait tirer  son plan rectiligne et choisit par des méandres douteux des travers qu’elle devrait s’épargner. Elle est ivrogne ou aliénée. La lumière, orchestrée par un astre dément vient de faire son entrée, elle est d’une teinte effrayante. L’air  -une besace de poussières  - oppresse toute l’humanité comme dans un grenier perdu. Il faut marcher très calmement, voici toute ma distraction.

La lune plaquait ses teintes de zinc

Par angles obtus

Des bouts de fumée en forme de cinq

Sortaient durs et noirs des hauts toits pointus.

Paul Verlaine – Croquis parisien

Cette rue se cogne contre un bistrot que l’on remarque : sur la façade, c’est une multitude de figures de cire blanche, équivoques, grimaçantes, exotiques, attroupées en meutes dans une vitrine flétrie d’une désolation extraordinaire. Au fond, le tord-boyau corrompu d’émanations aigrelettes se change en une caverne éclairée par la pâle clarté d’un soupirail brisé.

Cette lucarne éructe et crache subissant dans ce calme moisi l’ignoble métamorphose : le regard organique et sans grâce d’un œil bovin…

 

gueule de bois retravaillé

 


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Mardi 15 juin 2010 2 15 /06 /Juin /2010 16:34

 

 

 

 

redlightdistrictamsterdam

Quartier réservé.

 

Le temps des fards est advenu, mais le quartier des remparts conserve toute sa candeur.

Côté cour, côté jardin, quelques silhouettes aériennes se manifestent.

Dans le vent s'accordent des rumeurs affranchies.

Le crépuscule pénètre les venelles resserrées des banlieues pudibondes.

La voix des promeneuses se voile et se fait chuchotis, tandis que se blottissent les fantasmes et les tentations.

C'est ici... Je perçois l'acuité de l'instant.

Je ferme les tentures opaques, luisantes et écarlates.

Sur le mur d'en face, le halo des phares inscrit le code énigmatique d'un univers baroque.

 

 


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