Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /2009 17:25
 

 

 

         Aux personnels de l’Education Nationale et à toutes celles et ceux qui ont mission d’ouvrir les jeunes esprits au monde. Aux personnels de santé, et plus particulièrement aux personnels de pédiatrie, de l’agent de service hospitalier au professeur de médecine en passant par les aides-soignant(e)s et infirmier(e)s,  à toutes celles et ceux qui ont fait le choix de leur vocation par souci d’aider les autres. Ceux que l’on ignore parfois et qui croise notre vie dans ses moments cruciaux. De la maternité en passant par l’école, jusqu’aux services de soins palliatifs, ceux qui donnent du sens au mot respect et dignité sans préjugés de sexes, de races ou de religions. Ceux qui ont choisi la voie de « l’humanitude » face au cynisme, je dédie ce texte…

 

« Les Grandes Personnes ne sont pas intelligentes : elles ne savent pas profiter de leur liberté. »

J. Korczak, Comment aimer Un Enfant. 1919.

 

  Le regard est rêveur derrière les lunettes cerclées d’acier. L’homme, penché sur un bureau bancal, écrit tranquillement… Derrière la vitre sale, un ciel de plomb s’effiloche en lambeaux de suie. L’homme se presse, il n’est plus temps, d’ailleurs, ici à Varsovie, le temps s’est arrêté…

 « Sur le trottoir, un garçon mort. À côte, trois garçons réparent des rênes avec de la ficelle. Un coup d'œil sur le mort, ils s'éloignent de quelques pas sans interrompre leur jeu.» Journal du ghetto

  Dans les couloirs de l’orphelinat, les enfants sont étrangement silencieux… Depuis six ou sept semaines, il est très difficile de trouver de la nourriture… Même au prix de marchandages démoniaques. Dans le ghetto, tout est à vendre, surtout le droit de survivre… Mais que faire d’autre ? Sinon tenter de survivre… Mais déjà le piège se referme sur la république des enfants, nous sommes le 5 août 1942…

  Janusz Korczak n’est plus un jeune homme, il a 64 ans. Sa notoriété est grande, et même si les nazis le méprisent, ils semblent malgré tout se méfier de cette autorité que lui confèrent son savoir et son œuvre...Leur folie est maîtrisée…Institutionnalisée… C’est ce qui rend cet ordre maudit si monstrueux…

  Cet homme éminent, pédagogue et artiste aurait pu profiter de cette notoriété et sortir du Ghetto ou partir à l’étranger. Malgré le caractère incroyable du plan infernal des nazis, il y a longtemps qu’il sait que l’enfer est arrivé sur cette terre de Pologne… Pourtant, il reste… malgré tout… Que voudrait dire sa vie, s’il était parti, s’il avait fui la République des Enfants ? Cette démocratie inventée et novatrice. Un monde où l’enfant est reconnu comme tel avec ses droits et ses devoirs « L’enfant ne devient pas un homme, il l’est déjà… ». Novateur, iconoclaste pour beaucoup de « vieilles barbes » pour qui l’éducation était affaire de « coups de trique », Janusz Korczak a su imposer sa manière d’éduquer, de comprendre les enfants, avec une intelligence précieuse, l’intelligence du cœur… Il a également écrit pour les enfants, et en ce jour terrible, les troupes de son petit « Roi Mathias » ne pourront le sauver des bourreaux.

  Pourtant si Korczak a disparu comme des millions d’autres, son sacrifice ne fut pas vain, ni celle de tous ses enfants (car ils sont finalement devenus « ses » enfants. Il nous a montré l’autre côté du miroir… L’officier responsable de « l’arrestation » n’était peut-être pas un sadique ? Peut-être était-il un brave père de famille, un de ces « bourreaux ordinaires ». Il obéissait simplement à un principe. Le principe de l’obéissance sans faille à un système aberrant, mis au point par des cerveaux malades…

  Janusz Korczak lui oppose un autre principe, celui de la bonté, de l’humanité profonde. De celle qui trouve ses racines dans notre croyance farouche en l’amour de l’homme.

  J’ai vu aujourd’hui, spectacle ordinaire… Une matrone échevelée gifler un petit enfant… Je ne suis pas intervenu… De quel droit ? Le sens toujours sacré de la vie privée, celui qui nous laisse parfois ignorer que des êtres, qui ont perdu le droit de se qualifier d’humains, prennent les enfants, leurs enfants… pour une marchandise ou une monnaie d’échange…

  J’ai pensé à cet homme… Parce que comme chacun d’entre nous, je suis confronté à la violence latente de nos sociétés ultras matérialistes…

  Il nous reste un geste à faire comme Korczak… Baissons-nous et écoutons les enfants afin d’éviter que, de nouveau, les hommes de demain ne construisent des ghettos et des camps d’abomination. Baissons-nous et écoutons leurs plaintes, leur mal-être ou leurs envies, nous en sortirons grandis et peut-être plus humains…

  Comme nous le dit un sympathique rêveur chantant, si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie…

  Janusz Korczak est l’exemple de la fleur du matin que l’on écrase du talon, des champs de blé levés que l’on brûle, insouciants…

  Homme frêle et doux montant péniblement par la ridelle du camion, il rassure les enfants comme il l’a toujours fait…

  Pour les faire vivre encore, pour que cessent les massacres. Baissons-nous davantage.

 Mes enfants, nos enfants sont la seule justification de notre court périple… Ils sont faits pour l’émotion, le sensible et le beau… Écoutons-les… Ils ou elles sont déjà les femmes et les hommes de demain…

  Et les jours de colère, les jours où l’intolérance (cette bête rampante et immonde) semble prendre le dessus. Pensez à ces enfants et souvenez-vous de cet homme s’éloignant doucement dans les cahots des rues défoncées de Varsovie…

  Il s’appelait Janusz Korczak, c’était le 5 août 1942, c’était hier…

 

« Vous dites :

— C’est épuisant de s'occuper des enfants.

Vous avez raison. Vous ajoutez :

— Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser.

Vous vous trompez. Ce n'est pas cela qui nous fatigue, mais c'est le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments.

De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre.

Pour ne pas les blesser. »

Janusz KORCZAK, quand je redeviendrai petit (prologue)

 

Par Nomade polygraphe - Publié dans : Des gens... - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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