Contes Post-Apocalyptiques...

Mardi 21 septembre 2010 2 21 /09 /Sep /2010 20:24

 

Dispersion.

 

Îles Chandeleur, année indéterminée.

            Il se nommait Robert Campo, mais il aurait apprécié davantage  se prénommer Forrest, parce qu’il avait vu autrefois les mésaventures d’un personnage nommé Forrest Gump dans un très vieux film au Memorial Pictures de la Nouvelle Venice, il y avait longtemps… Si longtemps… En vérité, je pense que c’était le seul et unique spectacle auquel il avait assisté durant son existence. Une des rares copies qui avait subsisté après le grand incendie de 2021,  un morceau d’anthologie.

            Il se souvenait de chaque plan et de la saveur particulière de cette journée d’enfance. Il en souriait encore, sauf parfois lorsqu’il considérait ce qu’était devenu l’endroit où il vivait. Alors, son regard diaphane s’embuait davantage, et ses poings épais semblaient se dilater tout à coup. Mais c’était un homme silencieux. Il ne fréquentait guère les naturels de la Baie, sauf lorsqu’ il était question de la pêche, ou de survie. La plupart des insulaires étaient morts, c’était comme ça. Ils avaient vu le jour dans ce nid putride, enfin ce qui passait maintenant pour le jour et c’était cette corruption et ces métamorphoses perverses qui avaient anéanti toute velléité, toute tentative d’envolée de la Providence. Même l’air était saturé de smog acide ; les habitants de l’île aimaient pourtant leur terre et les jours sans vent, ils étaient habitués à subsister ainsi, comme le manchot se familiarise avec son moignon. Mais lui, Robert, c’était comme si sa plaie le démangeait chaque jour davantage. Les contes d’antan l’ennuyaient, la Baie, les crevettes par milliers, le bayou,  la loche crasseuse et le thon rouge s’amassant dans les filets, le Mississippi d’avant la grande contamination et naturellement l’évocation du jour du Déclin. Il ne se rendait même plus aux Journées de La Terre, il y en avait eu des dizaines depuis cette époque… Le 20 avril 2010…

            Il y avait eu des signes précurseurs, quarante étés auparavant la rivière Cuyahoga, qui traverse Cleveland, avait pris feu. À la même époque, le lac Érié avait été déclaré « mort », ses eaux ayant été contaminées par des algues toxiques. Le Clean Water Act avait beau s’évertuer à changer les mentalités, le « toujours plus de maïs pour l’éthanol » avait eu raison des professions de foi. Ce furent les premiers signes d’une débâcle annoncée par la course folle aux rendements juteux, le monde fonçait droit dans le mur, mais il y allait toutes vitres baissées, en chantant et en klaxonnant à perdre haleine. C’était l’holocauste joyeux d’une espèce irresponsable et immature.

            Un matin de printemps, la plate-forme Deepwater Horizon explosa au large de la Louisiane. À 1 500 mètres de profondeur, l’artère rompue déversa son sang noir à raison de 800 000 litres par jour sur plus de 110 kilomètres de marécages : puzzle hétéroclite d’éléments de forme bizarre, herbes, boue, bayous, passes, étangs et lagons saupoudrés d’ilots broussailleux. Pour les alligators, les ragondins et les ratons laveurs, le processus de destruction avait commencé.

*

            Robert n’affirmait jamais rien, il ne s’emportait jamais pour exprimer son scepticisme. Mais il écoutait, vigilant, assis sous sa véranda, ou bien sur le ponton, devant le bayou, s’évertuant à jeter des pierres à la surface du marais décomposé.

            C’était un pêcheur émérite, qui réalisait à chaque sortie juste ce qu’il fallait de prises pour rester en vie et passer pour un prodige. Quand un insulaire parlait du passé, il se levait et se rendait chez April, le seul bar qui restait ouvert toute l’année, puis il s’enivrait et c’était terminé. C’était comme s’il  suivait une thérapie personnelle et obscure.

            Même lorsque l’on parlait du marais, il se lassait très rapidement. Il prêtait l’oreille un instant, il donnait quelques précisions, puis il se rendait compte que ce n’était plus véritablement du marais dont il était question, mais des subventions jamais versées, des mutants furieux trouvés dans les chaluts, des saisons sèches et des vents pestilentiels. Ce n’était pas de ce marais-là dont il désirait entendre causer. C’était d’un autre monde, on ne savait plus lequel, mais d’une autre vie.

            Ce temps-là, c’était avant qu’il ne se mette en route, avant qu’il ne s’éloigne. Aucun habitant des îles Chandeleur n’aurait supposé qu’il disparaîtrait complètement un jour, je veux dire, sans espoir de retour. Il n’était guère fortuné, sa famille avait exploité une petite pêcherie à quelques encablures du bayou, et Robert était expert dans la culture du chanvre. Ironie de la création, le chanvre indien était l’une des seules plantes qui avaient résisté sans trop de mutations à l’holocauste. Il avait trois ou quatre comptoirs sur la Nouvelle Venice qui écoulait la résine à un rythme exponentiel.

            Il n’avait aucune connaissance, il ne s’intéressait à nul être humain et personne ne s’intéressait à lui. Je crois savoir qu’il préférait que ce soit ainsi, afin de n’avoir aucun regret. Il possédait sa vieille pêcherie et sa vieille remise laboratoire, ce n’était pas si mal par les temps qui couraient.

            Il avait caché ses intentions de départ. Mais il avait tout échafaudé depuis quelques semaines sans une once d’hésitation. Il avait tout noté, en se souvenant des pistes cachées et des points de chute qu’il allait devoir rejoindre le plus rapidement possible.

            Il était vraisemblable qu’il avait songé à toutes ces choses nuit après nuit, et chaque matin, debout sur le ponton, face au fleuve moribond, pendant que les vents charriaient et déposaient leurs poisons en silence. Il avait rêvé aux saisons qui coulaient paisiblement vers le large, aux vols des goélands, au ressac sur la côte, à la pluie douce qui lavait le sel du pont des navires et aux mouvements des arbres.

*

            C’est à la fin d’avril qu’il a disparu, vers le début de la chute des vents. Lorsque les insulaires se sont levés dans le calme relatif du matin, il n’était plus là. On constata que son bateau n’était plus amarré au ponton. Le bout pourri pendait dans l’eau croupie, et tout était dit. À ce moment, on a simplement déclaré : ça y’est, Robert s’est fait la malle ! » Sans véritablement être surpris parce que nous étions tous persuadés qu’un jour ou l’autre, il prendrait le large. Et puis, tout le monde est reparti vers son destin vacillant et a tenté de survivre avant la reprise de la saison des vents. Même le plus ombrageux des habitants de l’île est resté coi. De toutes les manières, quoi que l’on fasse, on n’avait pas les moyens de le suivre. Pendant quelque temps, on en parla chez April au cours de soirées arrosées, mais toute cette littérature n’était que suppositions improbables, les fantasmes de la liberté.

            « Où penses-tu qu’il soit ? »

-         «  Il doit être sorti du Delta maintenant… »

-         « Déjà… »

-         « Il reste encore quelques courants actifs… Même en pleine mer… »

Les plus cinglés déclaraient :

-         « Il a rejoint la Floride… Ouais ! La Floride ! Mec… »

Et les plus sombres :

-         « Il est train de nourrir les mutants, oui… »

*

Lorsque Robert arriva à destination, il eut  la certitude amère que cette côte

brûlée était ce qui subsistait de l’Alabama, l’entrée de l’anse charriait ses boues grisâtres devant l’étrave de la vieille barge tombée en désuétude depuis des décennies. Les longues barges de transport circulaient de plate-forme en plate-forme à l’époque des forages. Robert était adossé au poste de pilotage déglingué, emmitouflé dans un vieux duvet militaire. Il scrutait le labyrinthe aquatique, tandis que la barge écorchait le fond  et stoppait en gémissant le long de la rive. Robert sauta sur la grève craquelée, il s’enfonçait déjà dans la lisière de cette étonnante forêt « rousse », les vents empoisonnés avaient généré cette surprenante végétation, un paysage semblable aux pins de Pripiat en Ukraine, à trois kilomètres du réacteur n°4 de Tchernobyl, les origines étaient différentes de celles de 1986, mais les effets terriblement similaires.

            Campo n’avait pas de véritable projet, juste ce besoin de réponses qu’il traînait en permanence avec lui et dans lequel il avait placé ce sentiment paradoxal que l’on nomme espoir.

            A cet instant, il était libéré, et il se sentait en paix avec lui-même. Malgré cela, ses poumons lui faisaient mal, après tout ce temps passé sous le vent… Il faisait jour, la brume montait. Robert s’enfonçait de plus en plus profondément au sein de ce paysage spectral. Il marchait en observant chaque détail. En se déversant dans les mangroves, lieux quasi inaccessibles au nettoyage et grouillant de vie juvénile très sensible à la pollution, l’impact du brut de Deepwater Horizon sur les côtes de la Louisiane était bien plus catastrophique que les précédents désastres en ce sens où l’explosion ne représentait que le prélude d’une série de cataclysmes imbriqués les uns aux autres.

            Le sol avait été lessivé par les tentatives infructueuses d’assainissement. L’évaporation rapide d’un type d’hydrocarbure particulier avait engendré un phénomène nouveau, des incendies spontanés avaient éclaté un peu partout, véritables « flashs » thermiques. Avec 300° C, les cellules des organismes du sol et des végétaux étaient détruites, les nutriments brûlés et le sol était devenu stérile.

            Au bout d’un moment, Robert se sentit harassé et éprouva des difficultés à marcher. Il était arrivé sur un promontoire rocheux, en bas la vallée brillait d’une lueur jaunâtre, malsaine… Il décida de se mettre à l’abri dans une anfractuosité de la paroi, le souffle de plus en plus court. Il savait qu’il ne rencontrerait personne, cette zone avait été évacuée la première… L’année précédente, un événement sans précédent était arrivé dans les faubourgs de la Nouvelle Venice, la rare population qui avait assisté à cette scène n’en était pas revenue. Une « pluie d’insectes », essaimage aérien, était survenue à quatre reprises, à peu près aux périodes correspondantes aux 4 mois d’été de jadis, à l’époque révolue des anciennes saisons. Campo y avait vu peut-être un signe… En plus d’apporter une vie depuis longtemps disparue et d’amorcer une chaîne alimentaire possible, les corps de ces millions d’insectes dont beaucoup mouraient rapidement approvisionneraient le sol en matière organique nouvelle (carbone, eau, oxygène, etc.).

            La respiration haletante, saisi de spasmes et de vertiges, Robert avait maintenant la certitude que le vent funeste avait gagné la partie, curieusement il n’éprouvait aucune crainte, presque de la surprise. Il voulait voir encore, essayer de comprendre. À l’époque, la catastrophe avait été médiatisée au-delà du possible, ici c’étaient les États-Unis d’Amérique,  le thermomètre du monde. Pourtant, il savait que partout sur le globe de multiples blessures suppuraient. Dans le Delta du Niger, les installations défectueuses du forage provoquaient depuis des dizaines de décennies l’équivalent d’un Exxon Valdez[1] annuel, engluant le filet des pêcheurs, les enfants de Guinée nageant dans l’estuaire souillé et dans l’indifférence planétaire et totale. L’Afrique, berceau de l’humanité était devenu un tombeau.

            Robert Campo savait qu’il ne verrait pas la fin de l’histoire, mais ce n’était pas grave, d’une façon ou d’une autre, l’histoire continuerait.

            À l’image du culbuto, oscillant sous la poussée, le monde reviendrait à sa position initiale, peut-être… Pendant 4 milliards d’années, la vie s’était perpétuée de manière ininterrompue, sous des formes différentes, menacée à maintes reprises de disparaître (astéroïdes, éruptions volcaniques géantes, changements climatiques majeurs). Il y avait eu 5 grandes extinctions, chacune ayant causé la disparition de la majorité des espèces animales et végétales. Plus tard, de nouvelles espèces étaient apparues, acclimatées à un nouvel environnement, devenues encore plus complexes. La sixième extinction était imminente, mais ce n’était pas dramatique, le cycle se poursuivait…

            Couché sur le dos, Robert Campo contemplait le ciel tourmenté, à proximité de sa main gauche, une tige se balançait…

            Incongrue, unique, une tige de pissenlit chargée de ces fruits munis de parachutes était prête à essaimer, le vent, malgré ses miasmes, assurait le transport des graines au cycle très rapide. Les propagules emportaient leurs messages, celui qui annonçait une nouvelle existence.

            Les parachutes s’envolèrent. Robert ne les vit pas, il était entré dans un nouveau cycle, son corps était devenu le réceptacle d’un ensemencement, sa disparition physique était paradoxalement le signe d’un renouveau, ainsi fonctionnait la nature.

            La sixième extinction s’achèverait bientôt… Dans l’orée de la forêt « rousse », un animal inconnu, pas encore tout à fait spécialisé, mais en excellente voie observait, attentif…Il allait falloir survivre, une nouvelle ère allait bientôt commencer… L’espoir résidait dans la biodiversité, mais sur la table de jeu, nous avions abattu pratiquement toutes nos cartes, la prochaine donne serait décisive pour la suite de la partie.

           

 

Etats-Unis-Louisiane-maree-noire-detail-avril-2010

[1] Pollution de l’Alaska en 1989.

Par Nomade polygraphe - Publié dans : Contes Post-Apocalyptiques...
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Lundi 16 novembre 2009 1 16 /11 /Nov /2009 18:05

 

Les joies de la compétition...

 

 

Chtipolis, novembre 2109.

 

 

 

Les feuilles des Plastiplatanes tombaient, la programmation informatique avait été judicieusement élaborée... Le Boucanier sortait comme chaque soir de l'Hebdomadaire La Voix Des Porcs, organe d'informations récréatives à l'usage des vétérinaires ORL, profession devenue indispensable depuis la mutation génétique d'il y a un siècle.

En effet, comme les plus âgés s'en souviennent peut-être... Il s'est passé tant de choses depuis... La campagne de vaccination orchestrée contre la grippe porcine ne s'était soldée que par un échec médiatique retentissant. Déjà, la précédente épidémie de grippe aviaire n'était pas parvenue à convaincre le peuple. Beaucoup de patients s'étaient envolés, le pouvoir de l'époque prit donc des mesures drastiques envers les survivants... Ils furent plumés systématiquement...

Malheureusement, la mauvaise volonté des populations fut bien punie, le virus muta et une partie de l'humanité relativement importante se métamorphosa. L'homosapiens sapiens devint homoporcus porcus, cette transformation affectant majoritairement des spécimens de sexe masculin, avec quelques exceptions notables.

Cette nouvelle communauté fut surnommée par les médias friands de dialectique :

SupPorcs... Une cohabitation bien que difficile fût établie, et la société des SuPorcs prospéra.

Il est bien entendu, que lorsque le peuple s'ennuie, il complote. Songeant à ce souci récurrent dans toutes les sociétés avancées, le chef suprême constitua un Ministère du Porc et de la Genèse, à charge pour son représentant d'organiser des compétitions pour ces braves bestiaux. A l'époque, ce fut un chauve chambellan bêlant qui s'y colla en la personne d'Oscar Lalourde, ce dernier bien qu'ayant fait un passage éclair au ministère réglementa la prise d'hormones pour les athlètes qui ne devaient pas dépasser le poids de 1000 livres pour 0,20 gramme de matière grise, quota sévère certes, mais que deviendrait le noble art du Porc sans cette réglementation ?

Ainsi naquit le Bouse Ball et les vétérinaires ORL connurent leur âge d'or en devenant entraîneur-guérisseur, La Voix des Porcs devint prospère tirant à 23 exemplaires, voire 37 les soirs de victoire de l'équipe locale...

Le Bouse Ball était un jeu simple, il ne fallait pas désorienter le peuple. Le but était de déposer le plus grand nombre de bouses derrière les lignes ennemies, la fédération internationale tolérait l'usage de toutes autres déjections, à condition que la taille fût réglementaire... Des versions réduites pour les salles ou les enfants existaient avec des fientes de pigeons, mais la taille négligeable de l'enjeu et l'inconsistance du projectile n'intéressait pas les grands Réseaux Visuels.

Dans la cité donc, la rumeur était grande. Le Racing Club de Groin allait rencontrer en Coupe du Monde Connu, la terrible formation de Saint Jean Pied de Porc, autour du stade Beau Lard, les lumières et les feux d'artifice explosaient.

Souvent les vociférations des SupPorcs attiraient les groupuscules des apprentis charcutiers armés de leurs longs couteaux, heureusement les Gardiens de la Compagnie Répressive du Salami calmaient le tumulte en arrosant de cervoise tiède les gradins du stade, ils disposaient pour cela de véhicules pompes et aspergeaient à profusion.

Le Bouse Ball était une manne financière et le sultanat en place se réjouissait de cet impôt volontaire, indolore et soporifique.

Il faut bien avouer que l'époque était des plus morose, les lieux de convivialité disparaissaient comme peau de chagrin. Le lobby des gens propres sur eux avait obtenu du gouvernement l'interdiction absolue de se mettre les doigts dans le nez dans les lieux publics, pratique considérée comme néfaste pour la santé. Les cafetiers et restaurateurs bien ennuyés par ce décret ignominieux s'ingénièrent à installer des endroits aménagés, havres de paix où les gratteurs de nez pourraient continuer leurs conversations tout en se livrant à leur occupation favorite.

Cet oukaze avait eu des retombées inattendues, le prix des mouchoirs en papier flamba (ce qui est toujours ennuyeux pour un mouchoir, cela dit en passant...), rendant inaccessible cet accessoire indispensable au gratteur de nez ayant l'âme du collectionneur.

Le Boucanier pensif, donc... Retournait dans son trois mètres carré, privilège insensé qui lui ponctionnait les 200 000 crédits de son maigre traitement... Sur la place Patrick Sébastien se tenait un meeting.

Un vieillard cacochyme bien que cruel crachotait dans un antique microphone. Le Boucanier reconnut en l'orateur Carl Pasta, l'ex-chambellan qui fut un temps chef du sinistre Service des Accusations Crapuleuses. Le pauvre homme déclamait son innocence à qui voulait l'entendre tout en chargeant la personne d'un ancien dirigeant du royaume : le sultan d'avant Nicolaescu, le bon patriarche Jack Patrac, auteur d'un brûlot où il révélait aux masses avides les dessous du pouvoir et accessoirement, la recette de la tête de veau sauce Gribiche... Ce grand prix de la littérature moderne et politico-alimentaire faisait la joie de la ménagère de moins de cinquante ans...

Accablé de fatigue et de lassitude, le Boucanier traversa la place bondée. Au loin, vers le stade Beau Lard, la rumeur grondait toujours... Cela n'en finirait donc jamais.

Mais un gargouillement anodin de l'abdomen fit venir un sourire aux lèvres gercées de notre Boucanier... Pour ce soir, tout n'était peut-être pas perdu... Bientôt... Tout de suite... La place Patrick Sébastien deviendrait un lieu de désolation...

 

 

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé…

Serait encore bien trop flatteuse…

 

Par Nomade polygraphe - Publié dans : Contes Post-Apocalyptiques... - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Lundi 16 novembre 2009 1 16 /11 /Nov /2009 17:58

 

 

 

                                         

 

 

                   Est-ce l'effet d'une distorsion temporelle ou la conséquence désastreuse d'une absorption massive d'informations rances aux effluves délétères? Nul sur cette planète ne peut le dire... Le monde est en récession philanthropique. Le Boucanier n'est pas sans savoir que le processus ne s'arrêtera pas demain. Il s'est frotté à toutes sortes de clans, subi toutes les avanies connues et inconnues... Il a le cuir épais et le regard perspicace... Ainsi se passe la fin du monde, loin des cataclysmes de pacotille de l'antique cinématographe... Tout simplement la perte du réel...

                   Le royaume vit sous la férule de Nicolaescu le Sarcastique, le despote de velours... Comme au temps des légendes de jadis, il existe même un Prince Jean... Ce dernier malgré les efforts paternels ne parvient guère à prendre possession du trésor du sultanat, la  fronde inopinée des bourgmestres a freiné l'accession au pouvoir de l'enfant prodige qui, à vingt-trois ans termine déjà ses humanités au jardin d'enfants Lara Fabian du Énième arrondissement de New Paris. Il se contentera de la Chambellance en attendant des jours meilleurs...

                   Le Boucanier marche d'un pas alerte dans les ruelles de l'immense métropole, sous chaque pont s'entassent les restes fumants des infortunés messagers du grand Ministère de la Voix Désincarnée, l'épidémie a débuté depuis quelques semaines... C'est comme une panique insurmontable, un étouffement progressif et inexorable... Les pauvres estafettes pressurées de labeur ont suivi des cours intensifs de saut à l'élastique lors des séminaires de nettoyage cérébral, aussi,  ils reproduisent inlassablement les mêmes gestes, mais sans élastique... C'est un procédé très salissant, Nicolaescu le Sarcastique fulmine et s'étonne devant cet effet de mode. Vexé, il trouve que les modes doivent venir du Palais et non de la populace , il vilipende ses innombrables sous-fifres, prétextant qu'on aurait dû également leur apprendre à voler... Ce manque de volonté et d'adaptation trahit sans nul doute la mauvaise volonté de ces gens! Comment pourra-t-il se servir de ses dons d'ubiquité sans l'aide des messagers de la Voix Désincarnée, hérauts anonymes, ou plus véritablement héros anonymes écrasés sous le labeur et les vexations, chargés de diffuser sa sainte parole. En attendant, le Boucanier enjambe les multiples corps qui encombrent la ruelle, certains sont encore vêtus de la tunique griffée de la célèbre devise du Grand Conducteur : « S'agiter plus pour penser moins », désenchanté, le Boucanier soupire en haussant les épaules...

                   Heureusement, les médicastres du royaume procèdent depuis quelques jours à une immense campagne de vaccination, à l'aide d'une composition miraculeuse : un concentré de joie mêlé à de l'extrait de béatitude... Pour les plus récalcitrants, un grand laboratoire d’Amerloquie Occidentale situé au-delà des, mers commercialise à prix d'or un médicament : Le Tarit Flux, qui coupe net la parole à tous les contradicteurs et les briseurs de morale et cela, pour toujours.... Des masques canards peu seyants ont été également  distribués au bas peuple sans grand succès... En effet, le port d'un tel artifice impose la marche accroupie de par un décret du Ministère de la Bêtise Sacralisée, ce qui rend cette pratique peu esthétique et aléatoire.

                   Le Boucanier arrive sur la place Carolina Blondie, littéralement le parvis du Palais. Au milieu de la place, pendu à un croc rouillé sèchent les restes décomposés d'un grand flandrin: le Sire Galopin de Videpot se balance mollement dans l'air frais du matin, pour une fois au moins, le poète maudit fait des vers acceptables... Arrêté pour malversations envers le grand Sultan, il a été appréhendé par la nouvelle créature de Nicolaescu le Sarcastique, une recrue de poids, Le Sumo Yowai, littéralement le délicat... Autrefois lutteur accompagnateur de vieilles dames emperruquées en mal de charité, il officie maintenant à la grande Chambre des Mensonges, ces compétences politiques sont proches du néant, mais comme le dit notre souverain bien-aimé, ce n'est pas si important et il aime à citer une phrase du célèbre philosophe du 20ème siècle Michel Audiard :

« Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent... » Voilà bien une maxime pétrie d'un humanisme réel... Ah ! Galopin, pourquoi n'a-tu pas continué tes turlupinades sans te mêler des affaires de l'État ?             Plus loin, dans le fond de la place, de pauvres femmes se pressent à l'entrée du Palais, venant des provinces du Cantal et du Puy de Dôme... Par une méprise bien pardonnable, l'un des vizirs de Nicolaescu le Sarcastique, chargé de l'évacuation manu-militari des personnages trop exotiques, « Jean-Foutre » nuisant à la bonne marche du royaume, s'est fourvoyé en écoutant les mauvais conseils de ses lieutenants... Lors du rapport concernant le nettoyage des jungles situées dans les marches du Nord, il était stipulé que le trop grand nombre de ces Barbaresques provoquait de graves troubles, la coquille d'un scribe trop zélé a remplacé le terme barbaresques par le qualificatif d'Auvergnats...

                   Voilà pourquoi de nombreux dirigeables affrétés par la compagnie qui appartient à l'un des cousins de Nicolaescu se sont envolés vers les montagnes lointaines d'Outre Perse, ces vaisseaux du ciel furent  chargés d'une multitude d'indigènes d'Issoire, de St-Flour et autres localités... Mais les pauvres familles peuvent se rassurer, les Auvergnats, gens pratiques et industrieux ne se laisseront pas aller au désespoir, ils construiront de multiples comptoirs de vente de vins et charbons, diffusant ainsi l'alcoolisme au cœur de ses nations honnies et contribuant ainsi à la révélation de la véritable religion de la nation à savoir : le Saint-Picrate!

                   D'ici quelques décennies la cirrhose du foie deviendra ainsi le remède souverain face à la mauvaise foi, c'est le slogan inventé par le Ministère de la Propagande Minable et Utilitaire, le PMU : un mauvais foie combattra la mauvaise foi!

                   Dans le brouhaha de la foule s'élève une complainte qui conte la triste destinée de l'ancien chambellan aux amusements de la cour, Friedrich... Devenu Ermite Errant après avoir été impliqué dans une affaire de mœurs, oh! Une affaire sans malice, avec des marins pékinois nonagénaires pourtant consentants... Cette histoire a fait le tour des provinces, un célèbre metteur en scène en a même fait un spectacle: Paris-Canton en Tripoteur... mais le divertissement n'a pas marché, en concurrence avec Le petit Nicolaescu, pièce à la gloire de notre souverain, le Tripoteur a fait long feu...

                   En ce 22 octobre, les Grands Lecteurs se pressent dans les instituts supérieurs de formation des Traders Impassibles pour y lire la lettre de Bill Bocquet, jeune martyr fauché dans la fleur de l'âge par des milices sauvages de joueurs de pétanque, assassiné pour des idées dont la date de péremption aurait rendu malades mêmes des propriétaires de hard discount alimentaires... Les enfants horrifiés se bouchent les oreilles, mais rien n'y fait... Les lecteurs impitoyables délivrent leurs paroles sentencieuses pour l'édification des masses et la gloire du bien aimé Nicolaescu le Sarcastique, souverain omnipotent et électrique ; certains élèves sortent déjà en quête d'un viaduc bien haut, le Tarit Flux semble sans effets... Sultan depuis plus de 100 ans, le souverain Nicolaescu fut maintes fois cryogénisé, son  visage émacié nous rappelle chaque jour davantage le  faciès du Nosferatu de Murnau, c'est là véritablement pousser bien loin sa passion pour le cinéma expressionniste du début du 20ème siècle... Cette soif insoupçonnée de culture lui fut distillée par sa première concubine la si aimable Carolina Blondie . Il en a gardé également un amour immodéré pour l'horlogerie prestigieuse avec la fougue d'un collectionneur éclairé...

                   Le Boucanier étouffe depuis trop de temps et cela n'est pas sans conséquence sur son transit intestinal. Trop de nouvelles moroses le ballonnent quotidiennement... La bonne parole s'insinue  dans toutes les oreilles , les propres des bien-pensants, comme les sales, bourrées de cérumen du bas peuple et de la maréchaussée... il est temps de faire quelque chose, quelque chose de grand, de définitif et de subversif...

                   Aussi arrivé dans la cour d'honneur du palais ou se tient le Grand Raout Permanent, cérémonie récompensant les plus serviles suppôts du pouvoir, le Boucanier a une idée... Gonflant son ventre musclé et protestataire, il se penche et dans un hurlement de fin de monde, il fit ce que tout citoyen libre et responsable se doit de faire en ces années de plomb : il émit une FLATULENCE!

                    Mais, pas n'importe quelle émission de gaz délétère! Non!  Pas l'éructation fatiguée du boutiquier irrité, ni celle insignifiante du fonctionnaire d'état tremblant dans ses braies... Non! Le Master Pi! Celui qui va balayer cette période de tristesse et d'angoisse... Une révolte est née, les factions vont se réveiller et le pouvoir sous le vent de la tempête  vacillera et basculera dans la fange...

                   Le Boucanier sait au fond de lui-même qu'une fois les miasmes évaporés dans l'éther... D'ici quelques années... Les gens relèveront la tête et commencera ainsi une nouvelle ère de liberté, une ère où la contrainte ne provoquera plus ni aigreur gastrique, ni occlusion intestinale... La flatulence rendra au peuple triomphant sa liberté de penser!

                   Le Boucanier s'éloigna du chaos provoqué par son cri rebelle en sifflotant une vieille complainte, un air du  vieux monde d'avant, une vieille chanson dont les paroles lui revenait en mémoire :

Monté sur la potence,

Je regardais la France,

J’y vis mes compagnons,

À l’ombre d’un, vous m’entendez. . . .

J’y vis mes compagnons,

A l’ombre d’un buisson.

                   C'était le chant d'un trublion de naguère, un bandit de grand chemin, c'était la complainte de Mandrin.

 

Note : Toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

C'est de la fiction que diable...

Bien que Mandrin a existé, pas vrai... Alors qui peut savoir?

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