Des nouvelles...

Mercredi 5 octobre 2011 3 05 /10 /Oct /2011 12:05

 

  hercule

 

L’époque est au désenchantement… La contamination par excès de nouvelles plus désolantes les unes que les autres… Il est vrai que depuis belle lurette, les différents média nous prêtent les compétences et  l’apparence d’experts. Nous voici promus spécialistes en économie, doctes savants en tactique militaire et autres douces bagatelles. Nous avalons, bouche grande ouverte des tonnes d’informations contradictoires, incomplètes, erronées, un scoop chasse l’autre dans la minute. Et, il faut bien l’avouer, pour la majorité d’entre nous, nous n’entravons « que pouic » à ce galimatias indigeste. Sauf que…

                        Sauf que cette pratique quotidienne nous navre et nous constipe les neurones. Il est souvent de bon ton dans les salons où l’on s’écoute causer de qualifier l’imagination de perversité, voir de signe de dégénérescence… C’est fâcheux.

                        Certes je connais bon nombre de joyeux camarades évoluant dans la création imaginaire qui aimeraient voir leur fin de mois un peu plus rondelettes. L’économie relève du concret pour ces mangeurs et mangeuses de frites et ces buveurs et buveuses de bière, le prix du demi est un réel problème face à la chute de l’économie européenne, je peux vous l’assurer… Etre un artiste maudit, c’est joli dans les livres romantiques, mais ne pas pouvoir placer ces textes ou ces planches de BD, ça ne paye pas les fournitures (Jambons Beurre, Herbe à Nicot et petits noirs au zinc).

                        Ces quelques mots pour simplement dénoncer (une fois de plus, je sais… Je sais…) l’ostracisme des media face à la culture de l’imaginaire. Et oui, c’est vrai c’est populaire, c’est horrible ! L’atrocité de ces gens… De ces genres littéraires et graphiques qui osent donner du rêve aux petits et aux grands.

                        J’ai fait dernièrement une expérience banale mais intéressante, dans une grande (très grande) librairie je suis allé au rayon littérature française, Parisienne ! Devrais-je dire. Il n’y avait qu’un couple incertain et branché en extase devant la dernière excrétion d’un Charles Marc de Pont-Lévy à moins que ce soit d’un Jean Placid et Musso ou peut-être d’un Où est le bec ? Je ne sais plus et ça n’a pas d’importance d’ailleurs…

                        Au rayon BD attenant au rayon Polars et Science Fiction, je n’ai pu accéder, trop de lectrices et lecteurs (assez jeunes ! Chouette ! Tout n’est pas perdu) installé un peu partout, en partance pour de multiples voyages et surtout suprême hérésie en ces temps d’austérité : en train de se distraire ! Chercher l’erreur !

                        Bon, chers camarades de la culture populaire, je m’en vais de ce pas dans un petit bistrot, y boire une mousse à votre santé en espérant que longtemps encore vous vous amuserez en nous enchantant.   Amitiés !

                       

 Grammaire-de-l-imagination

«  En guise de traitement  de choc pour la constipation des  neurones je conseille la lecture de Grammaire De L'imagination Par Gianni Rodari en prises répétées excellent remède par les temps qui ne courent plus malheureusement… »

Par Nomade polygraphe - Publié dans : Des nouvelles... - Communauté : mémoire et écritures
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Mardi 8 décembre 2009 2 08 /12 /Déc /2009 22:11


Eté 2004



- « J’aimerais bien connaître la raison qui te pousse dehors à pareille heure ? »
Marie MANON ajoute encore, pour signifier son inquiétude :
- « Lorsque tu n’étais qu’un enfant, tu éprouvais toujours ce même besoin de te sauver. Tu avais sept ans quand tu as fui la première fois. Tu voulais aller voir le Rhône, à Lyon ! Quelle frayeur ! Nous t’avons récupéré dans la fourgonnette de l’épicier au bas de notre rue !
Pierre et la chatte Délice, plongés dans la lecture d’une revue d’arts modernes, se gardent bien de lui répondre. Tout d’abord parce qu’ils semblent très absorbés, l’un par un peintre naïf, l’autre par une mouche dont le
s bourdonnements font vibrer la lampe jaune.
Ensuite, parce qu’il n’est pas question de se risquer au dialogue avec Marie, la ballade des quais s’en trouverait compromise.
Pierre MANON vit avec sa sœur à Paris depuis cette année où il cessa ses voyages pour se mettre en exil des hommes et des soubresauts du monde.
En exil de l’humanité parce qu’il l’a trop aimée. Il préfère les fleuves qui passent également mais restent majestueux jusque dans leurs colères.
Comme il a toujours été d’un naturel gamin avec Marie, il ne peut que lui répondre avec une voix d’enfant gouailleur, cette boutade mille fois répétée :
- « Je serais sage, Marie ! »
Marie ne rétorque plus depuis longtemps mais elle ne supporterait pas
qu’il cessât de la taquiner. Pierre se lève du fauteuil de tapisserie, endosse son vieux trench-coat et pose sur sa tête son informe chapeau de toile verte.
Long et maigre, dégingandé, ado
lescent septuagénaire, Pierre MANON
est un écrivain.
S’il n’écrit plus depuis deux ans, son enthousiasme est resté intact, quoique, par choix ou par ennui, il lui arrive de plus en plus souvent de ne plus lire personne… Il est un peu désabusé, mais il lui reste un fond de malice, de cette espèce de naïveté candide que l’on voit parfois dans les yeux des très jeunes enfants ou des très vieilles personnes.
C’est en raison d’une cassure survenue voici quelques mois que Marie s’inquiète de la sorte. Il faut le protéger de la morsure le plus souvent possible. Il est si brave, si sensible, si « à part du monde « ! Et puis, il a eu un passé si prestigieux et si riches d’émotions ! Un passé qui, à lui seul, égale celui d’un aventurier et d’un artiste réuni. Alors, vous pensez bien qu’un tel patrimoine culturel doive être protégé, avec l’espoir que sa capacité de création fera encore la joie de lecteurs fidèles impatients de nouveaux titres.
Pourtant, l’évidence est là, Pierre MANON n’a plus rien à dire, Pierre MANON n’écrit plus, le poète a une maladie longue et douloureuse, c’est le terme pudique et consacré. Pierre, pour lui-même, l’appelle « La Chienne », ce cancer qui le ronge et l’empêche de vieillir.
Voilà pourquoi, il part tous les soirs regarder et converser avec « son » fleuve.
*

Depuis quelques jours, la morsure lui fic
he la paix. Pour Pierre, c’est un peu la récompense d’une journée de plus, un pari gagné, cette visite vespérale au fleuve.
Les autres jours, il est condamné à rester dans sa bibliothèque. Là, il se livre à de grands projets d’écriture où Délice, la chatte, lui sert de secrétaire.
Dès qu’il va mieux, il revient invariablement à la Seine qui l’attend…
- « Je vais te faire un aveu, fleuve… Marie est persuadé qu’une belle nuit, je vais venir te faire une petite visite jusque dans tes appartements, j’ai bien trop de respect pour tes eaux, belle Seine, pour y tremper définitivement ma vieille carcasse ! »
Le vent vint alors lui claquer le doux baiser humide d’un fleuve rassuré.
Pierre ne rencontre jamais personne sur les quais, les clochards n’y viennent jamais. Les vagabonds de son enfance ne sont plus ceux d’aujourd’hui, ils peuplent désormais les souvenirs Noir et Blanc du cinéma d’Audiard. La
misère de ce début de siècle est moins pittoresque, beaucoup plus violente. Le clochard philosophe n’appartient qu’aux poètes…
Ne pas forcer la cadence, allonger le pas, en imitant ce vieux couple qui passe vers les neuf heures saluer leurs enfants.
Il fait ainsi trois ou quatre kilomètres, serein comme un enfant qui découvrirait le monde, se gavant d’images…
Il se penche sur l’eau, et une fois encore, va oser réfléchir à sa brève visite dans le monde des hommes.
Foutaises…

*
Sur ces quais jamais semblables, Pierre MANON est heureux, les calmants pour le sursis ? Il s’en moque depuis trois jours. La morsure l’aurait-elle oubliée ? « La Chienne ». Aujourd’hui, quand il pénètre dans son bureau, l
ui revient le début d’un poème qu’il n’a pas oublié
« Lorsque les rêves bleus enjambent la passerelle
les yeux des hommes fous nous semblent moins cruels… »
Depuis la bibliothèque où il attend le docteur DUPUIS qui doit venir l’examiner, comme il le fait, chaque quinzaine, Pierre, l’oreille aux aguets, à parfaitement entendu les bavardages de Marie.
- « Il faut le dissuader d’effectuer ses promenades
nocturnes, qu’il lui faut se reposer, qu’il ne doit pas s’épuiser ainsi. »
Le médecin de famille ne sait que répondre. Avec son patient, il ne sait plus comment agir, ce fut déjà très difficile de le convaincre de se soigner, de le mettre en garde contre son refus d’être hospitalisé. Alors, là ? Enfin, il va s’efforcer de le faire , dès qu’il aura examiné Pierre, son vieil ami.
- « Je vous trouve fatigué, vous devriez prendre un peu plus de repos. »
- « Toubib, tu m’ennuies, tu écoutes trop ma sœur » dit Pierre qui traite toujours le praticien avec une familiarité affectueuse.
Une telle affirmation, appuyé par un regard inquiet, aurait, au début,
inquiétée le vieux poète. Mais aujourd’hui, le bon docteur récite une leçon bien assénée par ce dragon de Marie. Une Marie qui vient en catimini, demander, le front soucieux, bien entendu et manifestement inquiète :
- « Ne devrait-il pas se coucher plus tôt ? »
- « Certainement, le repos est primor
dial . »
- « Si je comprends bien » dit Pierre en reboutonnant sa
veste d’intérieur, « Vous voudriez me séquestrer à demeure ? »
Il regarde sa sœur d’un air goguenard :
- « Ma douce Marie, tu me fais de la peine. Tu prétends empêcher un vieux gamin de presque soixante et onze ans de ne plus gambader. Tu aimerais me garder près de toi comme Délice, tu as emprisonné ma secrétaire, mais tu n’auras pas le chef de la bande. Quand bien même, je dois enjamber le balcon… »
Marie aimerait bien ajouter encore quelque chose, mais la détermination de son frère l’en empêche.
- « Allons au salon » dit-elle en ronchonnant, déconcertée par l’attitude de son frère . Elle le sera davantage quand celui-ci ajoutera sereinement :
- « Soit rassuré, Toubib, je me sens bien. Je n’ai nulle envie d’abréger ma route, seulement, j’ai besoin d’air, peux-tu comprendre cela ? »
Le docteur DUPUIS et Marie se concertent du regard. Afin de dissiper le
malaise du début, ils ne peuvent que sourire, avant d’argumenter qu’ils n’ont comploté que pour la santé de l’écrivain, craignant en toute logique, qu’il ne pourrait supporter la fatigue d’une promenade nocturne quotidienne, etc…, etc…
Voilà qui est fait ! Pierre MANON aura la permission de minuit ! La vie, finalement a peut-être du bon quelquefois… Le fleuve le reverra ce soir.

*

L’été était là. Un été magnifique, le plus bel été depuis très longtemps. Pour cette soirée, Pierre a choisi sa cravate de soie claire, comme pour un premier rendez-vous.
En passant le seuil. Le poète eut un petit sourire. Il était sorti sans se presser, et une bouffée de jasmin s’était engouffrée dans le jardin.
Lorsque la grille fut refermée, Pierre se retourna vers la fenêtre. Délice était assise sur le rebord et semblait lui formuler un au revoir protecteur.
-« A tout à l’heure, mon amie »
Bientôt, la rue fut dépassée et il s’arrêta au bord du pont, la Seine brillait de toutes les lumières du couchant, le dernier mouvement de la symphonie Parisienne s’achevait, l’heure magique où le fleuve se transforme en or liquide montrait aux citadins qu’il fallait céder la place aux têtes folles et aux poètes.
Dès qu’il fut descendu sur les rives qui s
e trouvaient près du Square Kellerman. Pierre se redressa pour contempler la perspective paisible du fleuve millénaire. Puis contournant la petite gare d’eau, il poussa jusqu’aux entrepôts de vin qu’il avait découvert lors de ses précédentes escapades, les jours fastes. Etant arrivé à la limite de la ville pour découvrir encore une fois la multitude infinie des visages du cours d’eau, il s’arrêta un moment, assis sur une borne de pierre. Il y avait là tout un bric à brac d’objets les plus hétéroclites, vieilles machines abandonnées ; mécaniques rouillées et figées dans la nuit d’été.
Le ciel nocturne d’août était superbe par ses couleurs d’acier bleuté, alors que la lune montait très haut dans la sphère. Des oiseaux s’agitaient dans la pénombre de la ville, traversant le silence à peine effleuré.
Quand Pierre leva la tête, il demeura interdit. Une longue femme brune le dévisageait de l’autre côté de la gare d’eau.
Elle semblait immobile depuis de longues heures, elle restait ainsi, sans bouger, uniquement occupée à le dévisager.
Il lui fallut longtemps pour comprendre d’où elle venait. L’apparition évoquait beaucoup une chanteuse de genre égarée et ne semblait pas l’attendre. Ce sont des gestes esquissés par instants qui, peu à peu, lui révélèrent l’invitation à approcher.
Aussi, quand il aperçut pour la première fois sa tenue, il ne fut pas plus étonné qu’à l’habitude. Elle portait une longue robe du soir de satin ou de soie, entièrement noire et de fins escarpins vernis. « Une invitée qui s’ennuyait à un quelconque cocktail. » pensa Pierre. Elle lui demanda :

-« Que faites-vous ici, Pierre MANON ? »
- Je regarde couler la Seine, comment connaissez-vous mon nom ? »
Et il sentit confusément, tout au fond de lui, l’impression bizarre de l’avoir déjà rencontré quelque part, il y avait cela de nombreuses années.
-« Qui ne vous reconnais pas dans la rue ? Même après toutes ces années de silence ? »
- « Oui, Peut-être… Dit-il, peu convaincu.
La dame en noir eut un éclatant sourire qui étonna encore davantage
Pierre. Il se méfiait maintenant des inconnus. Elle ajouta :
- « Je parle peut-être trop. Vous comprendrez un peu plus tard. »
Pierre entrevit une faille dans le discours de l’inconnue, la bizarrerie de
cette étrange apparition, il l’interrogea, soupçonneux :
-« Qui êtes-vous donc, pour être aussi bien renseignée ? »
Mais elle ne répondit pas, elle souriait tranquillement tout en regardant le fleuve.
- « pour un poète, vous êtes plutôt cartésien, mon ami… »
Et, elle s’abîma dans une méditation qui dura un court moment. Puis prenant la main de vieil homme, elle plongea son regard sombre dans le sien.
Devant tant d’étrangeté, Pierre s’efforçait de faire bonne figure.
- « Vous aussi, vous aimez la Seine ? P
our vous y
promener la nuit ? Vous êtes parisienne ? Faisons quelques pas, voulez-vous ? »
Après un silence amusé, elle lui répondit :
- Ce qui est déconcertant c’est votre calme et votre indifférence, vous ne semblez pas effrayé, intrigué tout au plus, cette rencontre semble aller de soi ? »
- « Evidemment, je n’ai plus vingt ans, mais je suis toujours flatté de rencontrer une jolie femme, et de l’emmener en promenade… »
La proposition sembla amuser la dame en noir :
- « M’emmener ? N’est-ce pas le contraire ? Vous inversez les rôles, cher ami ».
Et la dame en noir eut un clair éclat de rire :
-« Mais vous me faîtes la cour, c’est formidable, et tellement inhabituel… »
-« peu importe, je n’ai plus le temps »
A ces mots, la dame en noir le serra doucement :
- « Cela ne fait rien, nous attendrons encore quelques jours, le temps a si peu d’importance ! »
Et, avec un peu de mélancolie dans la voix, elle ajouta :
- Je suis celle que l’on ne nomme jamais, et tu le sais très bien… »
*

Il n’y avait plus de semaines, il n’y avait plus de jours : la morsure de La Chienne s’était évanouie, comme si elle n’avait jamais existé. Pierre était heureux. Marie était intriguée de ce retournement. Elle avait écouté avec patience et résignation le discours sirupeux des voisines qui prétendaient connaître des cas de rémission spectaculaire, et qui ne savaient rien…
Les peurs métaphysiques des hommes, qui l’avaient envahi aux premiers temps le désertaient maintenant complètement.
Le défilé des jours prenait la forme d’une charmante promenade à épisodes.
Chaque moment avait apporté son histoire différente et nouvelle. Chaque moment lui avait révélé l’ultime pensée d’autres hommes qu’il croyait pourtant connaître.
La dame noire lui avait raconté l’angoisse d’Appolinaire partant sous les cris d’une foule d’injures qui ne lui étaient pas destinées, ironie du destin morbide : « A bas Guillaume, A bas Guillaume… »
Elle lui avait narré sa rencontre avec Louis Jouvet sur les bords de ce même fleuve, vers l’île de la Cité, quelques jours avant son départ. Il avait eu l’élégance de faire croire à son public, l’illusion de son éternité, Il était prêt lorsque les trois coups avaient sonné.
Pierre MANON se rappelait maintenant où et quand il avait rencontré la dame noire…
C’était sur la route de BLIDA, en Algérie, fin 1961, elle était passée rapidement en automobile. Elle avait eu tant à faire…
*
La dame noire lentement laissa reposer ses bras
au cou du vieux poète, où ils demeurèrent posés comme des oiseaux nichés dans le creux d’une branche. Lentement, elle leva son visage, et alors – pour la première fois – elle offrit à Pierre le spectacle de ses larmes.
Les hommes l’avaient détestée, beaucoup la craignaient ; personne ne l’avait jamais aimé…
Ses lèvres dessinèrent un doux sourire, la voix était grave et chaleureuse :
« Lorsque les rêves bleus enjambent la passerelle
les yeux des hommes fous nous semblent moins cruels… »
puis, après quelques instants, d’une voix plus douce encore :
« Je ne peux te soustraire, la règle est absolue, ou bien, il faudrait alors que meurt, même la mort… »
Ils rirent doucement tous deux. Ils marchaient lentement sur le quai Kellerman.
« Pourquoi les hommes supposent la mort comme hideuse. La mort est, voilà tout. Qui ne veut pas vouloir partir vers un autre voyage ? »
Elle se tut, elle semblait un peu essoufflée…
De loin, sur l’autre rive, la chatte Délice les suivait à pas feutrées.
Pierre marchait calmement, la dame noire accrochée à son bras. Il respirait largement en regardant le fleuve et, dans ses eaux houleuses, il revit tous les fleuves qu’il avait rencontré durant son existence. Le Nil côtoyait
l’Amazone, le Rhône charriait les bois du Saint-Laurent, tous ces amis liquides venaient lui dire adieu.
A hauteur de la gare d’eau, Délice s’arrêta considérant de son maître de ses yeux félins.
La chatte les vit s’éloigner tranquillement, leur promenade semblait les emmener hors de Paris…
*



Agence BelgaPress
22/09/2004 - 22h 01 MORT DE PIERRE MANON –l’ultime ballade

De notre correspondant de Paris,
Le poète et romancier Pierre MANON est décédé des suites d’une longue maladie
Aujourd’hui 22/09/2004, à l’âge de soixante et onze ans, à Paris, sur les quais de la Seine qu’il aimait tant.
Poète des fleuves et de l’amour des hommes, il raconta son horreur de la guerre dans son recueil BLED (1963).
Ce sont de jeunes pêcheurs qui ont découvert son corps lundi matin sur les quais de son fleuve préféré situés non loin de son domicile.
On pense qu’épuisé par la maladie, le poète a succombé à une crise cardiaque lors de l’une de ses promenades nocturnes qu’il affectionnait tant.
De rares passants affirment avoir aperçu Pierre MANON, la veille, assis sur un banc, en grande conversation avec une femme vêtue de noir…

Par Nomade polygraphe - Publié dans : Des nouvelles... - Communauté : mémoire et écritures
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Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /Déc /2009 17:16


« Le destin mêle les cartes et nous jouons »
Arthur Schopenhauer


Ile artificielle, Nelson Mandela, large de l’Angleterre…
31 décembre 2031. Un hiver banal, semblable à des milliers de ses prédécesseurs. L’air vif transfigurait en univers technicolor les différents emplacements aménagés pour la transition, des nuées de techniciens parcouraient le tarmac, des véhicules de toute nature filaient sur le béton. Dans le Noyau, les Omniscients basculaient dans la fébrilité à mesure que le Transfert s’annonçait. Presque 00 H 00, un cycle de plus qui se terminait. Dans quelques instants, ce serait l’immobilisation totale, les machines, les hommes, le vent même – dans quelques instants ce serait le Transfert.
Assis dans l’appareil, Wenten Possum Tjapaltjarri parcourait du bout des yeux une série d’écrans de contrôle, ajustant les derniers par
amètres à la projection en cours. Quand il eût terminé, il leva les yeux vers le chronomètre. C’était presque le moment. Il se harnacha avec un soupir, et s’installa confortablement tout en ayant une pensée pour son père qui l’attendait, là-bas… A la frontière de la Tasmanie. Puis il se concentra, plaça ses membres inférieurs et supérieurs dans les alvéoles du siège et ferma les yeux… Les chiffres de l’heure inéluctable s’inscrivaient en hologramme sur la verrière…
00 H 00… Transfert…

Le monde avait changé depuis la première décennie du 21ème siècle et l’exploitation de la planète Mars par la Chine. L’empire Céleste avait déconcerté le reste de la planète, en lançant la première ses vaisseaux vers la planète rouge…
La technologie du Transfert avait révolutionné les voyages dans l’espace… La translation n’était plus du domaine de la physique, mais ce n’était pas le moment d’une explication, peu nécessaire, d’ailleurs… L’innovation la plus marquante de la Nouvelle République Populaire de Chine avait été d’associer à son essor spatial la plupart des pays neufs… Ces nations que l’on qualifiait de sous-développé au siècle précédent…
Le choix du docteur Wenten Possum Tjapaltjarri n’était pas d’ailleurs totalement gratuit, outre ces fonctions de Crypto Zoologue, il était le plus apte à résoudre le fait qui troublait la plupart des gouvernements…
Le Transfert nécessitait un relais sur la lune… Un calcul précis des données étant recommandé… L’astre de la nuit avait été la p
remière phase d’une conquête qui semblait se révéler exponentielle. La lune cachait une partie importante de sa surface aux observateurs terrestres. Ceci était dû au fait que le mouvement de rotation qui l’animait se produisait dans le même sens, et le même temps que son mouvement de révolution autour de la terre, cette synchronisation des périodes de rotation et de révolution n’était pas le fruit du hasard, mais résultait en fait de l’action des forces des marées depuis la création du système Terre Lune.
Il avait fallu attendre les années soixante du siècle précédent pour que la partie cachée soit enfin révélée sur des clichés, grâce aux sondes soviétiques Luna et américaines Luna Orbiter… Sur cette face, les cratères y étaient extrêmement abondants et atteignaient une taille extravagante…
Le radio télescope de Nobeyama au Japon avait décelé une anomalie majeure dont l’origine se trouvait à peu près au centre du cratère de Korolev, une modulation flûtée émanait du nord est du cratère, et s’étendait sur l’ensemble des 440 km qui constituait le diamètre de cette zone mal connue. La destination de la modulation avait été clairement définie à la surface de la terre : coordonnées, 25° 21’ S 131° 05’E, Uluru… Autrement dit Ayers Rock, un immense rocher au centre de l’Australie dans le Territoire du Nord. Situé près de la petite ville de Yulara, à 400 km d’Alice Springs. Deuxième plus grand monolithe du monde, avec ses 348 mètres, il était composé de grès incrusté de minérau
x comme le feldspath et de particules de fer oxydées, sa couleur rouille à l’aube ou au crépuscule était hallucinante. C’était un rocher sacré pour les Aborigènes d’Australie, lieu de sources, mares, cavernes et peintures rupestres. Point central de la spiritualité Anangus, royaume du serpent arc-en-ciel Yurlungur… Lui qui dormait dans l’un des bassins du sommet…
Le docteur Wenten Possum Tjapaltjarri crypto zoologue, spécialiste du Transfert possédait donc également une énorme qualité : il était le premier voyageur de l’espace d’origine aborigène… Pouvoir lui était donc accordé pour donner une explication plausible au chant du cratère…

01 janvier 2032 – Cratère de Korolev –Face cachée de la lune…

La sensation était nouvelle… La solitude… Il y avait des mois qu’il n’avait pas repensé à la solitude où il avait trouvé des centaines de questions bien souvent sans réponses… Il avala lentement sa salive et releva que son organisme réagissait favorablement, qu’il continuait d’évoluer rapidement dans le cratère, le petit véhicule à coussins d’air manipulé avec précaution, tandis que le projecteur blanc jalonnait son périple.
Il scruta l’horizon proche, enfin, ce qui ressemblait à un horizon et fut pris d’un trouble obscur. Parfait, parfait, se força-t-il à penser, il se peut que je sois stressé. Trop de tension nerveuse. Le mental était une mécanique fragile, n’est-ce pas ? Il pouvait s’enrayer au moment où l’on s’y attendait le moins…
D’un mouvement souple, il déploya l’antenne du
détecteur. Si je perds le signal, se rassura-t-il, je n’ai qu’à naviguer à vue, je ne dois plus être très loin, la modulation est de plus en plus forte… Je me dépêche de prospecter, sereinement, j’appelle la base Mandela et… Le regard de Wenten se figea sur l’avant, à dix heures par rapport à sa position.
Un grognement presque indiscernable monta dans son casque. Je ne vois pas cela… Non… Je ne vois pas cela…
Sur le bord intérieur du cratère, à quelques mètres d’un amas rocheux, une structure complexe et organisée se détachait du fond ocre pâle, Wenten se souvenait de ses notes, le contenu de ce cratère avait été photographié par Lunar Orbiter le 24 novembre 1966. La forme était largue comme la moitié d’un terrain de football . Si ce n’était pas une illusion d’optique, comment expliquer l’existence d’une sorte de cylindre planté, distinctement dans la paroi du cratère et incliné vers le ciel ? Il n’existait aucun arbre sur la lune, encore moins de végétaux géants… Quel phénomène naturel avait pu faire surgir cette structure d’un sol inerte et relativement récent fait de matériaux non consolidés mais solides ?
L’extrémité du cylindre et l’extrémité de l’ombre correspondaient à l’alignement des rayons solaires. L’entré haute de l’artefact était bien éclairée, alors que vu sa position il devrait être dans la pénombre du cratère, le côté non exposé au soleil était enténébré. Sur la partie médiane de l’objet on distinguait une zone de couleur différente… Un ancien astronaute, probablement Stuart Rosa avait déjà vu un phénomène lumineux à la surface de la lune, mais là… La modulation était très puissante, énorme, à la limite du supportable…
Alors que Wenten se trouvait à quelques mètres de l’orifice d’entrée du cylindre, l’onde sonore se fit de plus en plus basse… En un decrescendo lancinant et infiniment lent…
Et puis, d’un coup, le silence se fit…

01 janvier 2032 – Cratère de Korolev – Entrée de l’artefact…

Wenten Possum Tjapaltjarri comprit à cet instant qu’il était devenu fou… Il se trouvait
devant l’entrée d’un tunnel… Plus exactement, le seuil d’un passage… Enorme… gigantesque, l’orifice d’une galerie large de plusieurs centaines de mètres… Un tunnel qui s’ouvrait sur… Une galaxie… Enfin ce qui ressemblait à un autre espace…
C’est à cet instant que la voix ou l’écho d’un langage résonna en lui…
Etait-ce une langue, des paroles, où l’émotion pure d’un d’une pensée douce, tempérée, infiniment sage et calme ?
- Tu es venu… Wenten Possum…
Le propos ne réclamait aucune réponse… À quoi ? À qui ?
- Je peux déjà te dire que Grand-père Kngwarreye va bien ! Il est à la pêche…
L’évocation de son père acheva de le déconcerter… Tout ce voyage pour s’entendre donner des nouvelles de sa famille… C’était complètement dingue… Il lui vint à l’esprit les seules questions possibles et raisonnables qui pouvaient s’imposer en pareil cas.
- Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ? Que voulez-vous ?
- De toutes les créations, l’homme de la terre, enfin ce que vous nommez la Terre est le plus curieux… Nous sommes… Nous avons toujours été… Et nous serons toujours… Ne te torture pas à envisager ce qui ne peut être mis en équations…
Dis-toi simplement que tu as été choisi… Parce que ton peuple est le plus proche de la vérité, enfin de ce vous nommez la vérité… Tu es Aborigène avant d’être scientifique… La spiritualité Aborigène reconnaît la puissance et le caractère secret du monde naturel. Les Aborigènes considèrent que tout ce qui est dans la nature a un esprit, y compris le feu, les rochers et les arbres. Pour vous, le monde à l’origine était gris et uniforme, un peu comme ici. Des créatures émergèrent alors d’un monde souterrain ou céleste puis, en se déplaçant vers la terre, créèrent les montagnes, les vallées, les rivières et toutes les créatures vivantes, ce fut la période du temps du Rêve, où vous peuple Aborigène vous naquîtes. Ce travail accompli, les Ancêtres de la création se retirèrent, mais ils veillent toujours comme forces pouvant intervenir dans la vie des êtres et influencer les éléments…
Wenten réfléchit, la structure était trop formidable pour être d’origine humaine, et il s’effraya de la puissance que dégageait le cylindre, de l’autre côté, des étoiles inconnues brillaient et des constellations définissaient des lois différentes de l’espace naturelle, c’était autre chose…
- Qu’attendez-vous de moi ?
- Que tu deviennes un élève attentif… Depuis quelques décennies votre technologie vous fait toucher du doigt des domaines inconnus… Bientôt, vous atteindrez la puissance de ce que vous nommez des dieux, ce n’est pas sans risques… Il vous faut apprendre, et tu sembles le plus qualifié pour cette mission… Accepterais-tu de nous rejoindre ? Pour un temps… Il ne dépend que de toi…
Wenten considéra la formidable porte, bizarrement une grande quiétude l’avait envahie, ses origines ethniques et sa formation de scientifique
lui dictaient sa conduite, et le ton bienveillant du message le rassurait, une minute, il eut la pensée de cet homme qui, il y avait des décennies, le 21 Juillet 1969 à 2 h 56 min 15 s UTC avait été confronté lui aussi à un choix ultime… C'est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l'humanité…
Une nouvelle aventure allait débuter pour l’humanité, Wenten Possum Tjapaltjarri inspira un grand coup et en faisant un nouveau pas en avant dit plus prosaïquement :
- Allons-y…
La modulation se fit de plus en plus ample, dépassant les limites de l’univers connu…
Le signal retourna enfin vers la terre, étrange vibration, longue, prenante, irrémédiable…

01 janvier – Parc d’Uluru-Kata Tjuta – Monolithe d’Uluru – Centre de l’Australie…
Grand-père Kngwarreye était au pied du rocher sacré, son ascension était vivement déconseillé à ceux qui souhaitaient respectaient les croyances… Il n’avait nulle crainte pour Wenten, il savait que là où il se trouvait il était en sécurité… La modulation vibrait dans l’air ambiant, au sommet flamboyant d’un rouge somptueux, le bassin où dormait Yurlungur, le serpent arc-en-ciel irradiait d’une lueur irréelle. Sur la face cachée de la lune, une porte venait de se refermer, elle se rouvrirait dans 18 années terrestres, dans le ciel l’astre de la nuit semblait multiple. Les scientifiques blancs définiraient la méprise et la considérerait comme possible. Le phénomène de parhélie peut aussi faire apparaître plusieurs lunes, particulièrement lorsqu’elle se trouve près de l’horizon, ce phénomène n’avait toujours pas reçu d’explication définitive… Mais rien dans cet univers n’était définitif et grand-père Kngwarreye le savait très bien, il convenait pour l’instant aux hommes de cette planète d’ignorer ce qui se passait sur la face cachée de la Lune… Grand-père Kngwarreye soufflait doucement dans son  didjeridoo à l’unisson avec l’étrange modulation…
Par Nomade polygraphe - Publié dans : Des nouvelles... - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /Déc /2009 18:43



1954
Il y a des années, comme ça où rien ne fonctionne. Le mariage, c’est comme une course en montagne. On charge précautionneusement son sac en avance, vers l’itinéraire qui profile ses méandres sur la carte d’état-major, et on ressent une allégresse. Parfois, à la première paroi, on touche l’indicible, la plupart du temps un orage, une galère ou un rhume. Mais, le plus souvent, le panorama s’estompe malgré nos efforts, après une parole malheureuse, une érosion lancinante. Quant aux autres, les optimistes, les bienheureux de l’habitude, ceux qui ont des conseils en bandoulière, des airs entendus, ils dévissent à la première difficulté et dégringolent, en un triste ballet, avec une expression étonnée.
Luc, soucieux, les plans sous le bras, s’en allait à grandes enjambées sur les hauteurs vertigineuses du chantier. Pas le moindre délai. Peut-être était-il fini ? Et puis le terrain ne vaut pas celui de Tignes, c’est entendu. Quand les experts discutent, ils sont terriblement affirmatifs. Au contraire, dans leurs silences, ils entretiennent un doute insaisissable. Ils se laissent observer plus facilement. Et même, grâce aux petits verres du soir, il y a des moments où on les devine terriblement. Luc s’assit sur une pierre pour fumer une cigarette dont il n’avait même pas envie. Il hésitait, par un ultime scrupule. Et puis ! Il était net, avec son rapport d’expertise et sa fierté d’honnête homme. Bien carré, académique, conciliant. Trente-deux ans. Un visage de mercenaire, sous les cheveux en brosse. Il aurait déjà dû faire couler le radier, un jour, deux jours de pénalités ?
- Gressier ?
La voix le tira de sa réflexion. Il n’avait pas entendu. La Jeep était garée en contrebas, comme un chancre sur une peau lisse, rouillée, crasseuse, et l’homme nerveux qui la conduisait n’était pas moins exténué.
- Embarquez, voulez-vous, dit-il.
Luc sauta dans la guimbarde.
- Le radier ?... Il n’est pas coulé ?
- Tout à l’heure, le ciment n’était pas livré.
Déjà la Jeep s’ébranlait, poussive et bruyante. Luc se tenait coi. Du regard, il parcourait le panorama, la voûte, les parois de l’armature pleine de fers enchevêtrés, la longue vallée bleutée qui entaillait la montagne comme une brèche implacable, repoussant sur l’adret et l’ubac, en efforts soutenus par les saisons, les roches, les arbres, l’ancien lit du torrent, le site immuable d’un univers surhumain.
- Vous ne semblez pas être dans votre assiette ? Reprit le conducteur.
Lus le regarda du coin de l’œil. Il portait une grosse chemise de lainage qui le désavantageait et un épais pantalon de toile comme on en voit aux militaires en opération. Il était âgé, de cet âge incertain plein de désillusions, qui exprime toute la fatigue du monde.
- J’ai quelques problèmes familiaux, répondit Luc. Je suis trop souvent absent de chez moi.
- Bon, allons au bureau, nous discuterons de tout cela.
Luc eut très froid, brusquement, dans le cœur et au creux du ventre. On tergiversait.
On voulait éludait pour cette fois encore, une série de problèmes préoccupants, mais d’une façon habile, adroite, comme on passe son tour au poker. Et maintenant, dans cette vallée farouche. Un mois, deux mois ? Un chantier bâclé, précipité, comme un mauvais scénario de film, et le vent fraîchissait, sur ses jours fades, insipides, qui sentaient le vieux grenier moisi.
- Vous connaissez l’ingénieur, Monsieur Coyne ? L’ingénieur en chef.
- J’ai travaillé avec lui à Tignes, c’est un homme très compétent.
- Compétent et lucide, vous savez ce qu’il vient de déclarer à la presse, « De tous les ouvrages construits de main d’homme, les barrages sont les plus meurtriers ». Culotté non ? Le gouvernement n’a pas apprécié…
- C’est un honnête homme, alors, souvent ça dérange…
- Ouais, surtout que l’Etat est à cran, après le désastre de Dien Bien Phu…
- Je sais, mon cousin y est resté…
- Votre femme est ici ?
- Non, elle a un poste de professeur d’Anglais à Bordeaux, elle est du genre sédentaire… Ce n’est pas le beau temps en ce moment… En fait, il pleut depuis bien longtemps…
- Une femme absente, c’est presque une femme envolée, Pas vrai, je n’ai pas ce genre de problème, je suis du genre célibataire endurci… Afrique… Mexique… Pas d’attaches… Ce n’est pas bon dans nos métiers, mon gars…
La voiture vira sur une piste caillouteuse, qui partait à l’assaut d’un plateau, parmi les arbustes du maquis et s’arrêta devant une baraque en tôles. Sous le plateau, la vallée du Reyran brillait d’un éclat pur, le torrent à cette période n’était pas encore en crue, la carcasse du barrage obstruait le paysage d’un écran gris… il serait bientôt terminé… On racontait que jadis, ici même, un bandit de grand chemin détroussait les diligences… Malpasset de sinistre mémoire…

02 décembre 1959 – 18h 57
Les pluies torrentielles déchiraient le ciel du sud. Fréjus semblait se noyer dans la brume. Luc Gressier se mit à remâcher d’inutiles représailles… Ses vacances avaient été catastrophiques, Geneviève était devenue une étrangère, inventant mille prétextes pour s’absenter de l’appartement… Il avait erré dans Bordeaux, solitaire et désoeuvré, pour finir par revenir ici deux jours avant la date prévue…
La gardienne de l’immeuble s’était fait une joie de le renseigner, avec une jubilation proche de l’extase…
- Et bien Monsieur Gressier, vous voilà de retour… Madame Gressier n’est pas avec vous… Il faut dire qu’elle a beaucoup de travail Madame Gressier avec votre métier…Vous n’êtes pas souvent là… Ce n’est pas facile, heureusement qu’elle a l’aide de son cousin, un bien gentil garçon, ce Mathieu… En plus, elle avait la chance qu’il exerce la même profession qu’elle… C’était rassurant de compter sur la famille… Etc… Etc…
La pipelette s’était fait une joie d’allonger son laïus… Ses yeux brillaient littéralement…
Luc avait appris que l’ingénieur André Coyne n’était pas dans une forme exceptionnelle, c’était un homme qui avait énormément donné… Dans la rue, les gens couraient se réfugier sous l’abri illusoire des porches d’immeubles… Des trombes d’eau noyaient les routes et les champs en un spectacle de fin du monde…
Ce n’était pas un soir à rester seul, Luc sortit de son hôtel à la recherche d’un peu de compagnie… Il pénétra dans la brume opaque et bleue d’un bar-tabac proche de la place… Le Café des Sports était bondé.
Elle était assise près du billard. D’un côté, une vie de servitude, écrasée par la répétition du devoir, et vouée au mépris. De l’autre, un homme gris, fatigué, et certain de son infortune. Spontanément, Aude avait tout fait pour éviter le regard du nouvel arrivant. Elle ne croyait plus au coup de foudre, sa vie sentimentale ressemblait à la place, rincée et noyée sous des bourrasques glacées, ses illusions dérivaient comme les feuilles de platane le long des caniveaux…
Dans ce café de province où sont amarrés les intimités élimées, Aude écoute. Luc assure la conversation, déballe ses rancoeurs. La vie est ainsi ! Surtout lorsque l’on échoue un soir quelconque au Café des Sports pour entendre les dernières rumeurs de l’endroit. Ils sont tous satisfaits de refaire le monde, redessiner la carte de la planète avec des avis graves d’arbitres du sordide et de l’éphémère. Aude écoute, c’est ce qu’elle a toujours fait de mieux… Dans le restaurant scolaire où elle s’échine huit heures par jour, personne ne la remarque ni ne sollicite son avis sur la bonne marche du pays… A un moment, elle réalise que Luc lui pose une question…
- Ce n’est pas très loin cela vous passionnerez, j’en suis certain…
Ah oui, le barrage… Il travaille dans les barrages, ce grand marin triste… Dans son inconscient, elle le nomme ainsi, le grand marin triste… Pourquoi la vie lamine-t-elle les êtres comme des galets ? Avec le temps, ils deviennent ronds, lisses, inertes… Bah ! Pourquoi pas après tout, là ou ailleurs,on en a tant parlé à la radio, autant aller le voir de près…

02 décembre 1959 – 20 h 32

Le barrage a déjà plusieurs années. L’inauguration et la mise en eau partielle ont eu lieu cinq années auparavant. Mais le manque de précipitations des saisons suivantes, et des procès sans fin avec un particulier de la région pour contestation d’expropriation ont ralenti considérablement la phase de remplissage.
Lus fait de grands gestes, Luc explique, en racontant, il semble revivre, il s’éloigne de Bordeaux, de Geneviève et de toutes ces années d’incertitudes… Il ne retournera pas à Bordeaux… Il est temps de tourner la page… Aude écoute, comme d’habitude, il est attachant ce marin triste… Bizarre, original avec ses explications techniques sans fin, mais attachant…
A plus de 2 kilomètres de l’ouvrage, le spectacle reste impressionnant… les hommes défient sans cesse et contournent les fantaisies de la nature. Depuis le début de l’année, la Côte d’Azur reçoit des pluies diluviennes, il serait judicieux de faire un lâcher d’eau… La pluie tombe sans discontinuer… Le chantier de la nouvelle autoroute en aval est impraticable, les autorités craignent que les piles du pont nouvellement coulées ne tiennent pas…
Luc se souvient des expertises, il sait que le barrage et très peu épais, en fait c’est le barrage le plus mince en Europe, c’est un choix technologique… Cela ne pose pas de problème particulier, l’essentiel est que l’ouvrage puisse s’appuyer solidement sur le rocher…
Le rocher, quoique de qualité médiocre, est solide… Mais Luc revoit la série de failles sous le côté gauche du barrage, à cet endroit la voûte ne repose pas sur une assise homogène… Luc se rappelait avoir fait le parallèle entre l’ouvrage d’art et sa vie sentimentale… Comme le barrage, son couple avait été miné par des failles, des non dits, des doutes sans fins… En un instant, Luc comprend… Saisissant la main de Aude, il s’éloigne à grand pas vers la Peugeot de l’hôtel… Autour d’eux les éléments se déchaînent de plus belle… Il se retourne, et là, il comprend, oui, il découvre son avenir…
La voûte du barrage de Malpasset fait entendre un sinistre craquement, sourd, rauque, énorme… Une vague de 40 mètres de haut se rue dans la vallée du Reyran à la vitesse de 70 km/h écrasant tout sur son passage…Dans 20 minutes, elle atteindra Fréjus et se jettera dans la mer…
21 h 13…
Geneviève corrige des copies, assises sous la lampe de banque verte… Il pleut sur Bordeaux, la journée a été maussade, Mathieu ne viendra pas ce soir… Il est à une réunion politique, les remous de la République arrivent jusqu’ici… Absorbée dans son travail, elle ne remarque pas le bruit d’impact, ni la vitre du salon qui s’étoile brusquement … Un craquement sec… Distraite une seconde, elle écoute… Hausse les épaules, et replonge le nez dans ses cahiers… Le réveil de cuivre indique :
21 h 13…
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